Changement de sexe sine qua non
En France, dans le « champ psy », depuis au moins deux événements clairement identifiables et assez récents – l’intervention aux journées de l’École de la Cause Freudienne « Femmes en psychanalyse » de Paul Preciado en 2019 ainsi que la publication du livre qu’il en a tiré, Je suis un monstre qui vous parle, en 2020 et, par ailleurs, depuis la sortie du film de Sébastien Lifschitz, Petite fille également en 2020 – est apparue ce que nombre de collègues ont pris l’habitude d’appeler « la question trans », comme en témoigne une quantité assez impressionnante de tribunes, livres, émissions télé, vidéos, articles1. Or il est toujours important de se demander aux yeux de qui un état de fait pose-t-il problème ? Qui s’interroge ? Qui se pose des questions ? Qui se demande pourquoi les choses sont ce qu’elles sont et ce qu’elles signifient ? De quel camp viennent les inquiétudes ? Aussi, si jamais un « problème » ou une éventuelle « question trans » devaient subsister aujourd’hui, il n’aurait d’intérêt à demeurer « problème » ou « question » qu’à condition de maintenir les choses ouvertes, transformables, malléables. Les évidences ou les solutions bouchent trop souvent la plasticité des possibles.
Mieux vaut expliciter davantage ma position. Il me semble que l’existence de personnes trans ‒ soit : de sujets ne se reconnaissant pas dans le sexe qui leur a été assigné à la naissance et choisissant de modifier peu ou prou leur apparence et leur expression de genre, voire d’intervenir chirurgicalement sur leur chair ou sur leur manière de se « genrer » pour s’affirmer à la première personne ‒ constitue un « problème » ou « une question », d’abord et avant tout, pour l’histoire de la psychanalyse, voire pour celle du champ psy en général. Pour ce que j’ai pu en lire ou en entendre en séance de la part des personnes concernées, ces dites minorités de genre ne vivent pas forcément leur existence sur le mode de la « question » ou du « problème ». Elles cherchent plutôt des moyens matériels et symboliques de pouvoir se dire, de vivre leur vie et d’être reconnues pour ce qu’ielles sont.
La psychanalyste américaine, d’orientation lacanienne, Patricia Gherovici (2017) explique que le moment est peut-être venu pour que la psychanalyse elle-même « opère un changement sexe » (p. 534), soit : revoir ses certitudes, ses a priori et ses diagnostics quant aux personnes trans pour ne pas les exclure a priori de la possibilité de vivre une vie à l’aune de la banalité singulière de leur mode de jouissance. Ce terme lacanien est à distinguer aussi bien de la jouissance sexuelle, entendue dans un sens commun, que du désir. Il se réfère plutôt à la souffrance de l’excès qui se loge différemment chez chacun·e de nous. Au fond, chaque analyse tente de débusquer un tel excès pour parvenir à mieux vivre avec, quel que soit le genre, l’orientation ou l’anatomie sexuelle.
En tous cas, opérer un changement de sexe en psychanalyse signifierait, tout d’abord, simplement, dépathologiser. En tant que clinicien·ne, il s’agirait de s’assurer de ne pas interpréter la personne écoutée depuis son contre-transfert, c’est-à-dire : depuis son ressenti, ses impressions ou ses convictions idéologiques2. À l’inverse, l’enjeu consisterait plutôt à saisir la place logique, le rôle, le type de relation, de récit, auxquels on a été assigné·e, en tant que clinicien·ne, dans le transfert par le sujet en train de prendre la parole et de rencontrer son inconscient3. Donc, aujourd’hui encore, sous couvert de « question » ou de « problème » ou encore de « solution » (à l’instar de l’homosexualité qui a, trop souvent et trop longtemps, été mise en équation avec la perversion), les identités trans continuent, malgré les prises de position claires d’institutions relevant du champ international de la santé mentale, d’être confondues avec la psychose selon un étrange “automatisme mental” venant des dit·es soignant·es ! Il est urgent que cela cesse.
Réalité sociale et réel du sujet
Pour le formuler autrement, bien des « questions » et des « problèmes » demeurent pour celleux qui ont entrepris un parcours trans ou une « transitude4 ». Mais, comme le remarque Joao Gabriel, « depuis cette perspective, être trans ne s’analyse pas à partir des identités revendiquées, mais à partir de l’expérience sociale qu’on nomme “transition” (ou des barrières entravant le fait de l’entreprendre), que celle-ci soit physique et/ou administrative, et qu’importe le changement qu’elle inclue » (Gabriel, 2023, p. 169). Interroger le sexe, le genre et la sexualité d’un sujet dans leurs liens avec la psyché ne suffisent pas toujours à comprendre une situation personnelle et les souffrances qu’elle comporte. En revanche, se situer du côté d’enjeux éthiques et politiques revient parfois à prendre en compte le plus concret : l’accès aux toilettes et aux vestiaires, la discrimination au travail, le harcèlement dans la rue, le fait même de pouvoir trouver un emploi, d’obtenir un logement, de bénéficier de recours et de soutiens en cas d’agressions, la possibilité de se genrer, de s’habiller, d’être accueilli·e et reconnu·e comme on le souhaite non seulement dans sa famille mais chez le médecin, dans n’importe quelle administration, école, ou collectivité.
Force est d’admettre que toutes ces situations, et de nombreuses autres, dépendent moins de formations de l’inconscient, de la sexualité, de l’intimité, de la pulsion, de la solution subjective ou du « nouage sinthomatique » que de décisions qui convoquent des normes politiques ainsi que la gestion de la sphère publique. Très souvent, il faut bel et bien admettre que ce qui engendre souffrances, anxiétés, angoisses, difficultés de vivre ne relève pas tellement de ce que le sujet rencontrerait comme conflit interne mais s’avère produit par les lourdes résistances externes, répétées, non interrogées, trop souvent à peine repérées par le système et celles et ceux qui les exercent. Cela vaut jusque dans le cabinet et les théories des psychanalystes. Le réel indicible de chaque sujet, le point d’impossible auquel renvoie notre inscription dans le champ du langage n’est pas seulement le fruit d’une structure psychique éthérée mais dépend étroitement des conditions matérielles et sociales propres à la réalité dans laquelle s’avancent nos vies.
Qu’on ne se méprenne quant à l’intention qui m’anime. D’un côté, il s’agit bel et bien de proposer une réflexion critique en mesure d’ouvrir la voie à une éthique capable d’entendre les personnes trans sans les pathologiser a priori. Il me tient à cœur de pouvoir repérer, au cas par cas, le réel de la souffrance de chacun·e. Pour ce faire, il est nécessaire non seulement d’entendre chaque cas différemment mais de saisir la réalité des conditions matérielles d’existence de celleux qui appartiennent aux dites minorités. Par ailleurs, en plaidant la dépathologisation, il ne s’agit évidemment pas de penser les transitudes comme des solutions subjectives rendant impossible tout éventuelle souffrance associée à des troubles psychotiques. Pour le dire simplement, on peut bien sûr être trans et psychotique mais l’un n’implique pas l’autre.
En réalité, il me semble surtout beaucoup plus intéressant et nécessaire, pour pouvoir écouter les personnes trans, de déconstruire le système/cistème dans lequel les approches métapsychologiques et techniques de la psychanalyse, et du champ psy en général se sont écrites. Cis et trans sont des préfixes que l’on oppose l’un à l’autre : étymologiquement, « trans » indique la traversée ou le passage tandis que « cis » signifie ce qui reste du même côté. Évoquer un cistème/système n’est pas un simple jeu de mots mais un renversement de perspective5. Comment l’impensé des grammaires qui organisent l’articulation de nos concepts reproduit, le plus souvent malgré lui, des discriminations et des hiérarchies qui prennent pour seule référence viable les seules vies cis ? Prenons un exemple. Penser le champ de l’articulation inconsciente et aborder le réel de la souffrance depuis une référence exclusive au phallus (mystérieux objet symbolique, signifiant des signifiants, objet que certains auraient et que d’autres voudraient être), sans s’apercevoir des accointances du concept avec un ordre de pensée pour le moins cis-hétéro-centré6, c’est se donner toutes les chances de rater la rencontre avec l’inconscient d’un sujet dont le parcours de vie interrompt son inscription dans la binarité de sexe ou de genre7. Penser en dehors du phallus, réfléchir à côté du cistème, ne revient pas à renoncer à la dimension symbolique. Cela ne veut pas dire non plus abandonner le jeu des différences. Mais c’est peut-être ne plus penser la différence sexuelle comme un universel, un alpha et un oméga, un point de butée indispensable ou un jeu binaire de l’avoir ou de l’être, seuls capables d’engendrer le pensable. Plus simplement, cela consiste à affirmer que la différence des sexes n’est sans doute qu’un cas particulier d’un différentiel beaucoup plus large et plus riche qui caractérise les multiplicités des faits humains. Ce que la prise en compte des vies et des réflexions trans nous oblige à reformuler, ce sont les a priori, les présupposés, les évidences de notre cis/système de pensée.
Défaire le cistème/système
Si la psychanalyse a pour enjeu de ruiner l’universel du concept au profit du réel du cas par cas, si la psychanalyse souhaite ne pas tomber dans l’écueil d’un systématisme clinique, si elle veut rester vivante mieux vaut alors qu’elle prenne acte et déconstruise ce cistème qui a façonné ses propres points de certitude. Autrement dit, prendre en compte les discours, les critiques, les revendications et les réflexions issues du champ des études trans fait moins de la psychanalyse une discipline inclusive ou friendly qu’une praxis capable de repenser ses tenants et ses aboutissants d’un point de vue métapsychologique, technique et politique. Pour ne plus perpétuer le rapport de pouvoir, où les praticien·nes de la psychanalyse objectivaient celleux qu’iels écoutaient, il m’apparaît nécessaire de rendre une élasticité véritable à nos écoutes et à nos concepts afin d’accompagner la souffrance de chacun·e. Prendre en compte le cistème à travers lequel s’est construit la théorie et la clinique psychanalytique ne revient donc pas à vouer aux gémonies la rencontre clinique ou à tourner le dos à l’inconscient mais à prendre le risque de renouveler nos gestes, nos interprétations et nos réflexions cliniques.
Récapitulons. Grâce aux prises de parole et aux questionnements trans, le moment est venu d’avoir le courage de se demander dans quelle mesure le réel de la jouissance, le phallus, le transfert et tout le cortège de nos outils cliniques participent d’une inscription dans un « cistème » de pensée qui demeure, le plus souvent, encore œdipien, straight, exclusivement orienté par la différence des sexes. Autrement dit, les pensées et les critiques trans permettent de resituer, de défaire, de rendre moins évidents les sous-entendus cis à partir desquels l’inconscient a été étudié depuis Freud. L’enjeu n’est pas de condamner l’utilisation de ces concepts. Mais cela implique d’en faire la généalogie critique : en comprendre les limites, en cerner les dimensions oppressives, en dégonfler la superbe. Concrètement, je crois que cela revient à entendre ce que les personnes trans en disent, comment elles s’en moquent, comment leurs vies passent aussi par d’autres balises8.
L’œuvre de Michel Foucault (Foucault, 1976) nous a enseigné que même nos corps ont une histoire. Les manières dont ils circulent, les modalités à travers lesquels ils sont étudiés, reconnus, protégés ou conspués, les façons de leur attribuer une valeur en fonction de leurs pratiques et de leurs comportements, de les laisser accéder à une profession ou à des lieux de socialisation, de limiter ou de contrôler leurs modes de représentations dans les médias, tout cela varie en fonction des époques. On peut affirmer que ces variations et ces changements quant à la prise en charge des corps en constituent une matérialité discursive (Butler, 2009) : nos corps sont faits de discours et de mots, ils sont marqués par des signifiants et des représentations, ils sont pris en charge par des savoirs et des technologies qui leur donnent une certaine consistance. De la sorte, il ne s’agit pas de nier la réalité anatomique mais de pointer la façon dont nos corps sont toujours-déjà façonnés par du culturel, pris dans des enjeux de pouvoir, conditionnés par les possibles technologiques, législatifs, épistémologiques de l’époque à laquelle ils appartiennent. Tout cela empêche un recours forcené et définitif à une, et une seule, vérité physiologico-anatomique. Pour rendre justice à la diversité des êtres humains, nous avons besoin d’une prise en compte plus complexe et plus fine des multiplicités qui composent le vivant. Les signifiants et les technologies qui façonnent les vies de nos corps ont une incidence à la fois intime et politique. Nos identités, nos souffrances comme nos joies sont le fruit de constructions plurielles. Croire que les concepts psychanalytiques échapperaient à une telle historisation, vouloir les préserver de toute inscription sociale, les cristalliser sur des représentations sans âge, tout cela fige la discipline, assourdit son écoute, l’empêche d’accueillir l’impensable en son sein.
Pour en revenir à la dialectique cis/trans, comme l’a remarquablement démontré la biologiste Anne Fausto-Sterling (Fausto-Sterling, 2012), dans un texte pionnier, s’en référer exclusivement à la seule binarité des sexes ne suffit pas pour appréhender les différences qui caractérisent les corps humains dont les existences sont prises entre déterminations tantôt biologiques, tantôt culturelles, tantôt inconscientes et volontés d’évoluer, de se comprendre ou de rester identique à soi-même. Cela dit, dans le cas des corps trans, de tels marquages culturels peuvent s’avérer particulièrement coercitifs ou douloureux. Il ne s’agit pas de nier les hésitations, les certitudes, les doutes ou les tourments que leur procure parfois leur anatomie. Mais l’enjeu consiste avant tout à s’apercevoir que les souffrances sont souvent liées aux stigmatisations, aux refus, aux moqueries, aux effrois mais aussi aux certitudes, aux doutes et aux tourments que leur adresse le corps social : de l’école, à l’hôpital en passant par le poste de police, la famille voire le cabinet de l’analyste.
Ainsi, les questions sont-elles utiles tant qu’elles ne trouvent pas de solution ferme et définitive et, de même, peut-être que les problèmes gardent leur intérêt quand ils restent indécidables. Néanmoins, la nécessité d’actions, de prises de position et de décisions s’impose avec une urgence particulière si ce qui est en jeu, c’est votre capacité à vivre votre vie, à vous y sentir en sécurité, à vous y mouvoir ou à la gagner. Le recours à la militance s’avère alors des plus salutaires. Pour que le discours psychanalytique puisse avoir lieu, ces conditions sine qua non doivent être garanties a priori. Elles le sont dans la plupart des cures « classiques » : pas d’analyse après la mort de l’analyste ou de l’analysant·e, pas d’analyse sans rencontre, sans liberté de parole et d’acte, sans argent... Pour revoir, redire, reformuler, retraverser ce qui nous a constitué·es, pour que la libre association puisse advenir, un minimum est requis.
Les psychanalystes peuvent décider de s’engager, ou pas, dans la lutte contre la transphobie. Mais lorsqu’elles et ils rencontrent des sujets aux prises avec la transphobie, celle-ci ne peut en aucun cas être ignorée ou prise en compte comme un élément secondaire par rapport à ce qui devrait se traiter dans le cadre du parcours analytique. En outre, au-delà de la difficulté pour une personne trans de bénéficier de ces conditions sine qua non pour pouvoir prendre la parole, répétons que l’analyse n’aura jamais lieu si un a priori pathologisant devait encore planer dans l’esprit du « sujet supposé savoir » qui accueille la parole du sujet rencontré. Ne pas considérer la réalité de la transphobie et ne pas reconnaître des éléments transphobes encore à l’œuvre dans certains réflexes métapsychologiques propres aux théories psychanalytiques, se contenter de faire appel au « réel » du cas par cas pour ne pas remettre en cause certains pans du savoir tiré de l’inconscient, c’est s’assurer de ne rien entendre de la réalité des vies des sujets trans que l’on rencontre. Autrement dit, comment faire en sorte que le cabinet de l’analyste ne s’inscrive pas dans la longue liste de discriminations que rencontrent les vies trans ? Comment s’assurer que l’espace de la séance soit un lieu safe : sans risque de faire encourir une discrimination supplémentaire tout en étant en mesure d’assurer la prise de risque effective d’une parole subjective, d’un dire qui ne resterait plus « oublié derrière ce qui s’entend » (Lacan, 2001, p. 449) ? Comment ne pas reproduire un cistème au cœur même de chaque « cure » ?
Modestie clinique
Quand on a l’occasion de croiser les milieux militants, c’est mon cas, on rencontre parfois un contre-transfert négatif, violent, féroce même, à l’égard de la psychanalyse de la part de celleux qui appartiennent aux minorités LGBTQIA+. À ma mesure, en incarnant et en assumant le paradoxe d’appartenir à une minorité et d’exercer la psychanalyse (Bourlez, 2018), j’ai choisi d’entendre le bienfondé de ces griefs et de ces colères, tout en m’efforçant de garder une position clinique. Une sortie du cistème, ou un travail qui s’inventerait à côté de ce cistème s’avère nécessaires pour que le transfert puisse se rétablir envers la discipline elle-même. L’enjeu est de faire en sorte que le travail de repérage signifiant et que le silence psychanalytique ne se confondent plus avec une prétendue « neutralité » qui n’a d’autres effets que de rasseoir silencieusement la somme des préjugés du cistème. Tout au contraire, la prise de position politique, l’explicitation publique, le fait de situer son discours en tant que psychanalyste, a pour envers la plus grande sobriété clinique : celle qui laisse aux analysant·es la possibilité de dire leur désir, de formuler leurs souffrances, de s’expliquer les raisons de leurs joies et de leurs peines.
En ce sens, pour dévier le rapport de pouvoir inhérent à toute situation clinique, les clinicien·nes ont sans doute encore un effort de finesse à fournir dans les manières d’entendre le désarroi et la colère desdites minorités face aux normes sociales. S’apercevoir de la réalité des discriminations n’empêche en rien de s’efforcer de saisir la relation complexe qui se noue entre chaque sujet et sa souffrance, son lien à l’Autre de la famille, du langage, de la société et surtout à son inconscient. En réalité, je crois que le rôle du psychanalyste s’avère encore beaucoup plus humble : « supporter » les analysant·es pour qu’iels trouvent des manières de tenir face aux adversités (sociales et psychologiques) et trouver avec elleux à quoi iels tiennent pour devenir ce qu’iels veulent être.
Aussi, une fois de plus, y-a-t-il nécessité pour les psychanalystes de déminer la « somme de [leurs] préjugés » (Lacan, 1966a, p. 305). In primis revoir les idées toutes faites sur les répartitions dualistes du monde. Au risque sinon de rater ce qui, selon Freud lui-même dans La question de l’analyse profane (Freud, 1985), constitue l’enjeu principal de la formation psychanalytique. Dans cet ouvrage, tout à la fois politique, métapsychologique et technique, écrit en défense des praticien·nes de la psychanalyse non-médecins, Freud insistait sur la qualité requise pour que les deux principaux leviers de l’analyse, le transfert et l’interprétation, puissent rester « open to revision ». Pour être psychanalyste, expliquait Freud, le diplôme de psychiatrie ou l’autorisation d’une quelconque hiérarchie n’est pas si indispensable que ça. En revanche, l’analyste est celui ou celle qui possède une qualité des plus modestes : le tact (Freud, 1985, en particulier le chapitre V). Pas d’interprétation sans transfert et pas d’acte analytique sans tact. Les déclarations tonitruantes de nombre de collègues quant à ladite « question trans » semble avoir radicalement oublié ce réquisit freudien…
Lorsque l’on rencontre des sujets qui suspendent les normes du genre et ses dualités (masculin/féminin) pour exprimer la spécificité de leur vie et de leur désir, l’affaire n’est sans doute pas toujours simple. Elle n’en est pas forcément plus compliquée que lorsqu’il y a conformité entre identité sociale, sexe biologique et jouissance singulière du cas. En tant qu’analyste, accompagner une transitude en s’efforçant de ne pas reproduire le cistème signifiera bien sûr, d’abord et avant tout, accueillir sans sourciller le genre et l’éventuel prénom adopté à l’intérieur et à l’extérieur de la cure. J’y vois un pré-requis indispensable pour que celle-ci puisse se conduire. Pourtant, cette condition simple est loin d’être toujours garanties, chez l’ensemble des praticien·nes orienté·es par la psychanalyse.
En outre, accompagner un sujet trans signifie trouver les moyens pour justement faire preuve du tact nécessaire afin de suivre un parcours qui touche à l’intouchable, non seulement d’un point de vue subjectif mais aussi métapsychologique. Je rappellerai qu’en touchant à l’intouchable avec tact, on se dirige vers le plus difficile à assumer, à vivre, à dire, à comprendre (Bourlez, 2025). Atteindre ce point d’intouchable requiert non seulement finesse et délicatesse mais un accueil inconditionnel des corps dans leurs diversités. Cela implique la construction d’un espace et d’un temps où chacun·e parviendra à s’approcher à son rythme de ce qui s’avère insupportable, indicible, invivable. Paradoxalement, depuis son origine latine (tactus : toucher), à travers le tact, les corps font retour sur le praticable analytique. Ils réclament une écoute capable de défier le système qui les a conditionnés. Ils nécessitent une réflexion politique sur ce qu’avoir et être un corps veut dire. L’enjeu devient alors métapsychologique.
En effet, force est donc de constater que le point d’intouchable des sujets trans n’est pas toujours en lien avec la question du changement d’identité de genre ou d’apparence physique. Mais l’intouchable auquel nous renvoie les personnes trans n’est pas seulement subjectif. Il s’avère à la fois théorique et politique. Il nous incite à toucher à un point d’intouchable de la théorie psychanalytique elle-même : le réel de la différence des sexes comme principale référence de la métapsychologie lacano-freudienne.
Dans Trouble dans le genre (Butler, 2005), Butler démontrait l’inexistence d’une quelconque vérité en matière de genre pour faire valoir à la place des performances et des parodies. Iel insistait pour que l’on ouvre la voie à d’autres manières d’incarner la masculinité ou la féminité. « Si le sexe ne limite pas le genre, alors peut-être y-a-t-il des genres, des façons d’interpréter culturellement le corps sexué, qui ne sont absolument pas limités par la dualité apparente du sexe » (Butler, 2005, p. 224). Ce qui prévaut ici, n’est pas de l’ordre du trop rabâché pousse-à-la-femme lacanien, si souvent utilisé pour stigmatiser les transidentités mais relève, tout au contraire, des parodies, du semblant. Ce qui compte aux yeux de Butler dans ce texte fondateur, c’est montrer avec ironie comment la matrice hétérocentrée de la pensée et de la perception de nos corps est un colosse aux pieds d’argile. À cette époque, quand Butler prend en compte l’exemple de la drag-queen, ce n’est jamais pour affirmer que cette figure incarnerait la vérité de la femme. Tout au contraire, ce que montre cette performance de genre, c’est l’impossibilité de jamais incarner la vérité idéale de la féminité quelle que soit notre anatomie. À la place de la vérité consistante, à la place de l’universel, Butler met en avant des jeux de langage, de jeux de pouvoir et des itérations performatives du genre. Et plus loin, Butler (2005) d’ajouter : « il y a un rire subversif dans l’effet de pastiche produit par des pratiques parodiques, faisant de l’original, l’authentique et du réel eux-mêmes des effets » (p. 273). Il est tout à fait fondamental d’insister sur la façon dont le travail butlerien, qui a ouvert la voie à tant de revendications, tant d’avancées sociales et politiques en matière de genres et de sexualités, ne s’inscrit en rien sur une quelconque « vérité du sexe » mais, bien au contraire, sur des pratiques subversives vis-à-vis des normes. Ces pratiques décontenancent la référence à la seule binarité des sexes si précieuse pour le fonctionnement du cistème. Elles font plutôt appel à des expérimentations et aux multiplicités infinies du vivant. C’est sans doute ce qui rend si inadmissibles ces pratiques et ces existences aux yeux les plus conservateurs.
Dans un texte engagé pour la condition de ses semblables et des autres et non sans lien avec les réflexions butlériennes, l’auteur trans Pat Califia (2008) écrivait :
« Bien sûr, il y aura toujours des gens qui ne seront heureux que s’ils sont complètement réassignés et je pense que ce dispositif doit rester disponible et que les médecins doivent continuer à travailler davantage pour le rendre plus humain. Cette alternative est pratique pour des gens qui sont malheureux avec le sexe qui leur a été assigné à la naissance. Cela ne ferait pas de mal de lâcher un peu de lest dans le système de genre. Ceux d’entre nous qui œuvrent pour un monde sans privilège lié au genre devraient se demander comment y arriver. Est-ce que nous voulons une société où les ressemblances entre hommes et femmes sont mises en avant ? Une société dans laquelle on décourage les gens d’exprimer ou d’érotiser leurs différences ? Ou bien voulons-nous une société avec plusieurs genres dans laquelle les gens peuvent mélanger et associer les composants de leur identité sexuelle ? Personnellement, je préfèrerais vivre dans un monde où chaque homme pourrait être ou avoir été une femme – et vice versa » (pp. 69-70).
Dans ces lignes, le roc de la castration, la différence des sexes, l’ordonnancement phallique (autant de boussoles si courantes du cistème psychanalytique), fondent, face à la banalité des jouissances singulières, des modes d’être, des formats alternatifs, quelle que soit leur orientation, quelle que soit l’anatomie, quel que soit le genre. Autrement dit encore, prendre conscience du cistème n’équivaut pas à nier la différence des sexes mais permet de remettre en question son usage comme seule et unique référence pour appréhender les voies de l’inconscient et de la psyché.
Les sujets trans questionnent sans doute frontalement l’évidence de deux, et seulement deux, sexes. De la sorte, les transitudes invitent à un effort d’élasticité clinique9 aussi bien d’un point de vue technique, métapsychologique que politique. Elles requièrent de penser à côté de la dualité, de nous ouvrir à la pluralité, à la plasticité et à la malléabilité de corps toujours-déjà en prise avec le technologique. Entendre les histoires, les parcours, les vécus et les jouissances trans en dehors de la seule référence au célébrissime cas du président Schreber, relativise le binarisme du tableau de la sexuation lacanien ou, plutôt, le complexifie. Pourquoi seulement deux et seulement deux types de jouissances masculine ou féminine ? Pourquoi rattacher le concept de jouissance à une stricte dimension anatomique alors que, de l’aveu de Lacan lui-même, en psychanalyse la biologie n’est d’aucune utilité ? Qui exactement a encore besoin d’une telle référence à un système/cistème si rigoureusement binaire pour entendre les formations de l’inconscient ?
Ce avec quoi enjoint à renouer la simple existence des personnes trans, c’est que l’inconscient nous déplace toujours du côté de l’imprévu, de la surprise, de ce qui était jusque-là impensable. Reformuler les savoirs, les grammaires et les conjugaisons avec lesquels la psychanalyse a trop longtemps et trop vite diagnostiqué et pathologisé les sujets trans, c’est se donner l’occasion de reprendre en main l’éthique qui guide les praticien·nes. C’est éviter d’enfermer l’inconscient dans les rouages d’une machine binaire, abstraite, déconnectée des corps dans leur multiplicité. C’est travailler à entendre les potentialités plurielles de chaque devenir subjectif. Rien n’a changé, mais plus rien n’est pareil. On remanie ainsi les tenants et les aboutissants de la clinique. Écouter l’indicible. Toucher à l’intouchable avec tact. Chercher, au cas par cas, la distance qui rapproche et la proximité qui sépare pour traiter ce qui fait le plus mal, ce qui empêche de vivre, ce qui se répète sans arrêt et défie le sens. Ensemble, construire un espace et un temps en mesure d’accueillir les routes infinies du désir quel que soit le genre, le sexe, l’anatomie ou la jouissance.
Conflits d’intérêts
Aucun conflit d’intérêt déclaré.
