La Fabrique de l’enfant-cisgenre

  • The factory of the cisgender-child

DOI : 10.71616/584

Résumés

En 2022, les psychanalystes Caroline Eliacheff et Céline Masson ont publié l’ouvrage La Fabrique de l’enfant-transgenre. Adoptant un style polémique, cet ouvrage est présenté et promu comme portant la critique psychanalytique d’une idéologie trans prétendument pourvoyeuse d’un « scandale sanitaire » dont les victimes seraient des enfants endoctrinés dans un mouvement comparé à une dérive sectaire. Une lecture critique de cet ouvrage permet de faire ressortir sa dimension de militance pour un standard sexuel cis-hétéro-normativant, standard donnant consistance à la notion de cisidentité au nom de la psychanalyse, et faisant du genre un nouvel avatar de la politisation du corps de l’enfant. L’article resouligne la portée de scandale de la sexualité infantile, qui trouve dans l’ouvrage un nouveau topos idéologique.

In 2022, psychoanalysts Caroline Eliacheff and Céline Masson published The Making of the Transgender-Child. In a controversial style, the book is promoted as presenting a psychoanalytical critical point of view on a trans-ideology, allegedly carrying a « sanitary scandal » of which indoctrinated children are said to be the victims, locked up in a movement presented as akin to a cult. A critical reading of this work allows us to highlight its militant dimension for a cis-hetero-normative sexual standard, giving to the cis-identity notion a consistency, in the name of psychoanalysis, and making gender a new manifestation of the politicization of children’s bodies. This paper underlines the scandalous scope of infantile sexuality, which finds a new ideological topos in the book.

Plan

Texte

En 1927, Sigmund Freud publie une réflexion psychanalytique sur le phénomène religieux, le comparant à la culture dans sa dimension restrictive, inhibante et coercitive pour l’individu, sous le titre L’avenir d’une illusion. L’existence humaine y est décrite comme soumise à des contraintes externes qui sont au nombre de trois : les forces de la nature, la cruauté du destin telle qu’elle se manifeste notamment dans la mort, et les souffrances et privations qui s’imposent aux humains du fait de leur vie en commun (Freud, 1927). Le système religieux se voit alors chargé, de façon illusoire, de répondre à ces contraintes et de leur donner une issue heureuse. Cette charge se verra étendue au travail de culture dès 1930 dans Le malaise dans la culture.

Ainsi, la culture ou la civilisation (que Freud ne distingue pas) est dès 1927 l’instance biface à la fois d’une domination des forces naturelles et d’un réglage des relations humaines imposant un renoncement à la satisfaction pulsionnelle. Elle est ce qui éloigne l’humain de la vie animale, et s’oppose à l’individu en cela qu’elle le contraint.

En 2022, Caroline Eliacheff et Céline Masson citent en exergue de leur ouvrage La Fabrique de l’enfant-transgenre une phrase issue de L’avenir d’une illusion : « On acquiert ainsi l’impression que la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition » (Freud, 1927, cité dans Eliacheff et Masson, 2022a). En premier examen, la phrase de Freud semble sous-entendre que dans sa dimension contraignante, la civilisation peut devenir l’outil d’une domination imposée par un petit nombre privilégié au grand nombre. Or, dans le contexte de la publication de leur ouvrage, les deux psychanalystes en font le frontispice d’une dénonciation fort éloignée du propos freudien. L’ouvrage se propose en effet de dénoncer un scandale sanitaire les transitions de genre d’enfants et d’adolescent·es déterminé par une idéologie comparée à une logique sectaire, l’idéologie trans. En quatrième de couverture de l’ouvrage, on lit que cette dénonciation d’un « prétendu “droit à l’indétermination” » , tout en se faisant « au nom de la protection de l’enfant », se fait en réponse au poids qu’aurait pris « la culture LGBTQI » (Eliacheff et Masson, 2022a). Si tant est qu’elle existe en tant que telle, il semble pourtant complexe d’attribuer à « la culture LGBTQI » le statut d’une domination comparable à celle de la civilisation, de même que les personnes LGBTQIA+ s’assimileront difficilement à « une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition ». C’est pourtant, comme nous allons tenter de le montrer, tout l’objet du livre : attribuer à la transidentité et à sa revendication le statut d’un scandale sanitaire dès lors qu’elle concerne les enfants et les adolescent·es.

Ce parti pris polémique pourrait demeurer dans le champ des publications réactionnaires et conservatrices dont certain·es psychanalystes semblent se faire expert·es. Comme le remarque en effet Livio Poenaru (2020), il est fréquent d’observer une « collusion de la psychanalyse avec la norme et le pouvoir » (p. 389). Il nous apparait cependant que sa critique permet de faire ressortir un point fondamental de l’enjeu psychanalytique de la sexuation : dans son caractère de différence fondamentale, le sexuel en psychanalyse est toujours hors-norme. Le détour par le champ de l’enfance aiguise le tranchant de cette discussion, en liant, depuis Freud, la question de la réalité de l’inconscient, « réalité sexuelle », à son statut de scandale ou de « vérité insoutenable » (Lacan, 1973, p. 138). Le livre d’Eliacheff et Masson se fait ainsi le nouvel avatar paradigmatique d’une politisation psychanalytique du corps de l’enfant, en le promouvant comme corps à protéger d’une idéologie sectaire. Dans un même mouvement, il fait consister une norme cis1 censée garantir la santé psychique face à une prétendue dérive trans, systématique témoin selon les autrices d’une pathologie qui se verrait silencée par une identification imposée. Ainsi, en faisant exister le savoir psychanalytique comme un savoir normé et normativant, les autrices se font performeuses d’un pouvoir sur le sexe et d’un « savoir mis en exercice » (Lacan, 1966a, p. 869) situé à l’opposé du discours de l’inconscient. Ce faisant, elles montrent en quoi, comme le prévoyait Foucault en 1975, « la psychanalyse dans certaines de ses performances », produit « des effets qui rentrent dans le cadre du contrôle et de la normalisation » (Foucault, 1975a, p. 758). Nous chercherons ainsi à montrer comment, dès lors qu’un savoir psychanalytique est pris comme outil d’un contrôle des corps, ici des corps enfants, il s’éloigne de la visée de la psychanalyse, espace d’invention d’une position dans la sexuation mettant à son principe non pas la différence anatomique des sexes mais la différence à soi-même que produit le sexuel.

Objection du sexe

Le livre de Caroline Eliacheff et Céline Masson s’ouvre sur un constat qui apparait massif : le diagnostic de dysphorie de genre aurait augmenté ces dix dernières années de 1000 à 4000 % selon les pays. Ce chiffre, répété à l’envi par les autrices dans diverses publications (Eliacheff et Masson, 2021 ; Eliacheff et Masson, 2022a ; Eliacheff et Masson, 2022b), semble effectivement, étant donné sa taille imposante, nécessiter questionnement. Il est vrai qu’entre 2012 et 2022, le diagnostic de dysphorie de genre a connu une croissance exponentielle de façon certaine, et pour cause : le terme « dysphorie de genre », comme catégorie diagnostique, a été introduite dans le DSM V… en 2013. Faisant de la massification de la dysphorie de genre des enfants le problème de société dont le livre est l’objet, les autrices semblent passer à côté de la nécessaire historisation de cette catégorie diagnostique (par exemple son ancien nom, « troubles de l’identité de genre »), et font de l’argument chiffré un glaive ne connaissant pas la contradiction. Pourtant, à la page 53, la date d’entrée du terme de dysphorie dans le DSM est citée, transformant l’argument justifiant le livre en coup d’épée dans l’eau.

L’ambition des autrices n’en est pas moins posée d’entrée de jeu : démontrer que « la transidentité (le besoin de vivre dans un genre différent du “sexe assigné à la naissance”) relève d’une subculture idéologique contagieuse […] se rapprochant par maints aspects de l’emprise sectaire », démonstration qui se fera du haut de leur statut de « cliniciennes, confrontées à l’impact de ces idéologies sur le corps et le psychisme des enfants et des adolescents » (Eliacheff et Masson, 2022a, pp. 11-12). Le film Petite fille2, de Sébastien Lifshitz (2020), se fait, comme de juste, révélateur selon les autrices du libéralisme qui tendrait à abolir les vecteurs symboliques « irréfragables » de l’existence humaine, à commencer par le nom propre. Pointant les manquements déontologiques du réalisateur qui n’interroge pas l’école refusant à Sasha d’être genrée selon son souhait, les autrices étendent leur critique à toute l’institution scolaire qui depuis a produit circulaires et arrêtés imposant aux établissements de respecter les demandes faites par les élèves quant à la reconnaissance de leurs identités de genre. Pour elles, l’ouverture de l’institution scolaire à la prise en compte des multiplicités de mode d’expression du genre des enfants et des adolescent·es serait une pente glissante, voire une invitation, à la transition hormonale, ou pire : la transition chirurgicale. Situant une doxa hégémonique dans les médias et la sphère politique du côté d’une idéologie trans, les autrices s’inquiètent que ne soient jamais mentionnés les « dangers réels » afférents aux questionnements de genre des enfants. Les réseaux sociaux, décrits en pandémonium de l’idéologie dominante, se font ainsi l’espace privilégié de ce questionnement, dont on comprend mal qu’il ait à se dérouler sur la scène anonyme d’internet s’il est si bien accueilli dans le champ social de l’enfant.

Se confondant en caricatures, les autrices en viennent à dénoncer, y compris dans la loi, la prétendue prééminence de la doxa trans, dont elles voient une manifestation en la proposition de loi n° 4021 « interdisant les pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne ». Pour les autrices, cette loi pourrait avoir pour résultat la pénalisation d’un·e parent refusant la mastectomie de son enfant de 15 ans. Cette confusion, faite arme rhétorique, s’étend comme nous allons le voir à la pensée du genre, et à la théorie psychanalytique qui y participe. En effet, les autrices l’affirment :

Il n’existe que deux sexes : mâle et femelle. « Femme » et « Homme » sont définis en fonction de leur sexe respectif. Le sexe fait référence au sexe anatomique (mâle/femelle), lui-même déterminé génétiquement (XY pour les hommes, XX pour les femmes), au sexe légal (H/F), et aux rôles sociosexuels (le « genre » masculin/féminin interdépendant du « sexe »). (Eliacheff et Masson, 2022a)

Ainsi, sous la plume des deux psychanalystes, toute la dialectique de la sexuation se voit grossièrement condensée en des critères prétendument objectivables, en l’espèce, l’anatomie, la génétique et le rôle social, et on en vient à une mise en correspondance du sexe et du genre dont pourtant l’expérience psychanalytique depuis Freud nous éloigne systématiquement.

Avant de démontrer en quoi ce parti pris est un parti pris idéologique et non théorique ou encore moins clinique, qui rompt avec la praxis psychanalytique, nous souhaitons insister sur le reproche que nous faisons à ce livre. Notre objectif n’est pas de balayer d’un revers de la main la question clinique que posent les demandes de transition des enfants et des adolescent·es. Quand elles se font le signifiant d’une demande d’écoute adressée à un·e clinicien·ne, elles posent question, comme toutes les autres. Et, comme toutes les autres, elles nécessitent une prudence et un maniement fin, qui permettent à la fois de lui donner l’espace demandé, mais aussi de pouvoir aller au-delà. Les psychanalystes écoutent certes ce que les analysant·es savent, mais surtout, iels demandent à l’analysant·e de « raconter ce qu’il ne sait pas » (Freud, 1940, p. 267). Il est ainsi fréquent que les personnes commençant un travail de parole constatent elles-mêmes, après un premier temps, que leur discours les mène bien loin de l’objet initial de leur demande. Les personnes trans, adolescent·es et adultes, que je reçois, ne viennent pas systématiquement pour parler de leur transidentité et des difficultés qui lui sont afférentes, et demandent toutes à ce que cette transidentité ne fasse l’objet ni d’une fascination ni d’une aversion de la part du·de la clinicien·ne. Ce·tte dernier·e n’en doit pas moins être nécessairement attentif·ve aux violences sociales et politique que les personnes trans subissent, et qu’iel pourrait reproduire dans son dispositif malgré ellui.

Autrement dit, le signifiant trans qui peut faire objet initial d’une demande d’écoute ne se suffit pas à lui-même et il est contingent d’une tentative de représentation du sujet qui du même geste produit un effacement de ce dernier — un fading (Lacan, 2013). L’écoute psychanalytique se glisse dans l’écart entre le sujet et le signifiant qu’il utilise pour être représenté. Ainsi, nous pouvons partager l’inquiétude vis-à-vis de l’époque, qui tend à réduire cet écart en lui donnant une réponse au pied de la lettre, notamment quand elle est médicale, psychiatrique, pharmacologique ou chirurgicale. Il est évident qu’une demande de prescription de bloqueurs de puberté ou de chirurgie, quand elle prend corps dans le cadre d’un travail de parole, doit avant tout acte être écoutée dans toute son épaisseur. Mais l’ouvrage d’Eliacheff et Masson, en faisant part d’une inquiétude qui peut s’entendre, va au-delà : il fait consister le savoir psychanalytique comme un savoir sur le sexe, qui prescrit une norme — cis — mise en confrontation avec une déviation — trans — qui doit dès lors, selon les autrices, être abordé sur le plan du « trouble » (Eliacheff et Masson, 2022a, p. 63), des « psychopathologies de l’enfant et de l’adolescent » (p. 64) ou encore sur le plan de la « minorité » (p. 10).

Ainsi, la réponse trans au trouble dans la sexuation est, pour les autrices, le cache-sexe de la pathologie dont le trouble serait l’effet. Quand elle verse dans un tel écueil, la psychanalyse « endosse certaines frontières qui font partie d’un pouvoir sexuel constitué en dehors d’elle, mais dont elle valide les principaux traits » (Foucault, 1975b, p. 815). Ainsi elle se rend perméable à la scienca sexualis qu’elle tente pourtant de remplacer par l’« érotologie3 » (Lacan, 2001, p. 24) que Laurie Laufer (2015) rapproche justement de l’ars érotica foucaldien. Ce faisant, l’analyste fait ici usage d’un pouvoir que lui confère un savoir hors de son champ. Or, comme Lacan le souligne, « il [Freud] a tout de suite reconnu que [] ce pouvoir ne lui donnait la sortie du problème qu’à condition de ne pas en user, car c’est alors qu’il prenait tout son développement de transfert » (Lacan, 1966a, p. 597). Quand les analystes font usage de ce pouvoir à des fins politiques, idéologiques, iels répètent l’antienne du pouvoir dont jouissaient les hypnotiseurs et les psychiatres, et dont pourtant Freud s’était extrait en fondant la psychanalyse.

Béance de l’ana-tomie

En quoi l’orientation prise par Caroline Eliacheff et Céline Masson n’est-elle pas psychanalytique ? Pour répondre à cette question, il nous faut repasser par l’intervention freudienne qui, dès le début du xxe siècle, fait du sexuel — y compris et surtout chez l’enfant — une équation que l’anatomique ou le biologique échoue à résoudre.

En cela, nous le redisons, le fait que l’ouvrage porte sur la transidentité des enfants et adolescent·es a pour nous un intérêt particulier. C’est en effet avec la « sexualité infantile », les « aberrations sexuelles » et les « reconfigurations de la puberté » que Freud (1905, p. 9, p. 49, p. 86) nomme les Trois essais sur la théorie sexuelle, ouvrage princeps qui donnera sa clef de voute à son édifice théorique, et son effet de scandale. Que peut-on y lire ? Rien de moins qu’une argumentation tout-contre l’idée qu’il soit possible de définir « homme » et « femme » en recourant à la biologie et l’anatomie :

Un certain degré d’hermaphrodisme anatomique relève en effet de la norme ; chez aucun individu masculin ou féminin normalement conformé ne sont absentes les traces de l’appareil de l’autre sexe, qui ou bien subsistent, dénués de fonction, en tant qu’organes rudimentaires, ou bien ont même été remodelées pour assumer d’autres fonctions. […] La conception qui résulte de ces faits anatomiques depuis longtemps connus est celle d’une prédisposition originellement bisexuelle. […] La doctrine de la bisexualité a été énoncée sous sa forme la plus abrupte par un porte-parole des invertis masculins : un cerveau féminin dans un corps masculin. Seulement, nous ne connaissons pas les caractères d’un « cerveau féminin ». Remplacer le problème psychologique par le problème anatomique est aussi vain qu’injustifié. (Freud, 1905, pp. 16-17)

Le thème de la bisexualité psychique constitutive sera constant et structurant chez Freud. Ainsi, si ce dernier ne nie pas l’implication anatomique dans la structuration psychique, quitte à en faire un déterminant du déclin du complexe d’Œdipe (Freud, 1923), il insiste sur une libido de même nature pour les deux sexes, et sur l’insuffisance des coordonnées biologiques à solder la différence des sexes, que ce soit pour la fille ou pour le garçon. Cette insuffisance est elle aussi constante, et on la retrouve près de trente ans après les trois essais : « […] ce qui fait la masculinité ou la féminité est un caractère inconnu, que l’anatomie ne peut saisir » (Freud, 1933a, p. 197).

On le voit, la psychanalyse formule à sa naissance une mise en question de la norme alignant le sexe au genre, bien que manquent à Freud les termes (queer, trans …) qu’alors bisexualité recouvre (Poenaru, 2020). Ainsi, les autrices de La Fabrique de l’enfant-transgenre se trouvent bien en peine de soutenir leur propos d’une théorie psychanalytique. L’ouvrage ne fera ainsi que trois fois référence à Freud (outre l’exergue que nous avons déjà commentée) : une première fois pour rappeler l’antienne freudienne selon laquelle « l’anatomie, c’est le destin » (Freud, 1923, cité dans Eliacheff et Masson, 2022a p. 61), une seconde fois pour situer le complexe de castration comme concernant les deux sexes (aucune référence textuelle ici), et la troisième fois pour réciter un autre slogan freudien, « le moi n’est pas maitre en sa maison ». Cette troisième occurrence se voit enrichie d’un retour au biologique : « il [Freud] entendait par là que l’inconscient le gouverne à son insu, et le biologique aussi » (Eliacheff et Masson, 2022a, p. 89). Il est surprenant qu’ici l’inconscient donne caution au biologique dans sa gouvernance, et Freud n’est pas invoqué pour justifier cette assertion. La même critique peut être faite à la première citation concernant le destin comme anatomiquement déterminé. Lacan (2004) en propose la version suivante :

Freud nous dit — L’anatomie, c’est le destin. Vous le savez, j’ai pu m’élever à certains moments contre cette formule pour ce qu’elle peut avoir d’incomplet. Elle devient vraie si nous donnons au terme d’anatomie son sens strict et, si je puis dire, étymologique, qui met en valeur ana-tomie, la fonction de la coupure. Tout ce que nous connaissons de l’anatomie est lié en effet à la dissection. (p. 272)

L’anatomie qui présiderait au destin n’est donc pas une entité pleine, totale, univoque. Elle est une entité de coupure, une séparation, une différence, que le savoir médical croit approcher non pas par unification mais par découpe. L’anatomie crée un espace en prenant sa fonction d’une béance. Cette béance est la même que celle qui donne sa consistance à l’objet a, mais aussi à la constitution du sujet.

Découpe de l’objet, refente du sujet

L’objet a, invention lacanienne qui partage avec le pénis son statut d’objet séparable du corps, permet de penser l’incidence de l’anatomique comme coupure plutôt que comme totalité. En ce sens, il est utile pour penser un corps qui résiste à sa totalisation, y compris scientifique ou idéologique, un corps dont la manifestation (pulsionnelle notamment) résiste partiellement à toute capture. L’objet a, comme la constitution du sujet chez Lacan, sont des organisations théoriques qui permettent de penser non seulement le sujet comme divisé par le langage, donc jamais identique ni à lui-même ni au signifiant qui le représente, mais aussi le rapport au corps comme un rapport d’objectalité qui ne saurait être saisi par une quelconque objectivité anatomique ou génétique. En somme, ni le langage ni l’anatomie ne suffisent à liquider la question du sexe. Ainsi, nous allons voir comment, en faisant consister une norme cis que l’idéologie trans voudrait bousculer, Eliacheff et Masson prennent la question de la sexualité infantile, si l’on peut dire, par le mauvais bout.

Lacan ouvre dans son séminaire sur L’angoisse (Lacan, 2004) une liste d’occurrences d’objets a : le sein, le scybale, la voix, le regard… À chaque fois il s’agit d’objets pouvant être pris isolément du corps totalisé et réunis par la capture imaginaire. Le sein, pour le nourrisson, se détache du corps de la mère permettant une satisfaction hallucinatoire. Le scybale s’expulse du corps ou se retient, et introduit la dimension de la dette et de la demande. La voix s’extériorise du corps, ou vient de l’extérieur dans le cas des hallucinations auditives ou des injonctions parentales formant le surmoi. Enfin, le regard est ce dont Œdipe se prive en se crevant les yeux (Lacan, 2004), y substituant un trou. La dialectique de « la séparation essentielle avec une certaine partie du corps » devient chez Lacan « symbolique d’une relation fondamentale au corps propre pour le sujet désormais aliéné » (Lacan, 2004, p. 247).

L’objet a se structure donc sur le mode de l’objectalité en tant que cette dernière s’oppose à l’objectivité. Lacan pointe l’objectivité comme « le dernier terme de la pensée scientifique occidentale, le corrélat d’une raison pure » (2004, p. 248) qui se traduit dans un formalisme logique. L’objectivité est ici la raison d’une science poussée au rang de paradigme de pensée, d’idéologie dirons-nous. L’objectalité, elle, est « corrélat d’un pathos de coupure » (Lacan, 2004, p. 248). Comme les occurrences de l’objet a l’indiquent, elle implique que quelque chose se sépare du corps pour causer le désir. Ainsi, il apparait que l’anatomique au sens commun se rapporte à l’objectivité tel qu’on en voit dans l’ouvrage d’Eliacheff et Masson une démonstration : l’objectivité de la différence des sexes, avec pour raison pure le génétique et le biologique. En revanche, au sens étymologique, l’ana-tomique se réfère à l’objectalité en jeu dans la sexuation, et se structure cette fois-ci sur un plan de coupe, et non pas sur une sphère pleine. À l’anatomique, l’objectivité pleine, à l’ana-tomie, l’objectalité de la coupure.

C’est ce même objet a (que l’ana-tomique fait consister en coupure) qui se retrouve, chez Lacan (2004), objet cause du désir : « objet perdu aux différents niveaux de l’expérience corporelle où se produit sa coupure, c’est lui qui est le support, le substrat authentique, de toute fonction de la cause » (p. 248). La fonction de la cause est donc référée chez Lacan à une expérience corporelle, que l’objet a induit, en tant qu’il s’agit d’un corps fait de coupure et de perte. Le désir s’en voit « constitué de la particularité retrouvée de l’objet devenu objet cause, même si perdu » (Bernard, 2015, p. 41). Elle est également en jeu dans la fonction de la connaissance, connaissance animée par le désir. Plus précisément, elle se pose comme « point aveugle de la connaissance » (Lacan, 2004, p. 251), interrogeant en permanence une cause qu’il est possible de renvoyer à son antériorité.

Ainsi, la fonction de la cause que l’objet a constitue, est au carrefour de la « livre de chair » (Lacan, 2004, p. 254), morceau détachable du corps, et de la connaissance qui effectue un mouvement de renvoi permanent de la causalité. Elle fait exister une béance autour de laquelle l’expérience de la cure travaille, et que l’anatomique sans coupure promu par Eliacheff et Masson clôture.

Cette béance, si elle se retrouve dans la structure de l’objet a cause du désir, se situe également au fondement du sujet chez Lacan. Pour lui, la première des opérations de causation du sujet est l’aliénation. Elle est une opération de construction du sujet (Lacan, 1974), l’instituant comme ne pouvant qu’être représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Dans le Séminaire XI, Lacan attrape la question de l’aliénation via l’adage « la bourse ou la vie ». Dans cet adage, le choix est impossible sans perte. En effet, si je choisis de garder la bourse, je perds la vie, et la bourse avec elle. Au contraire, si je choisis de conserver la vie, je vivrai, mais sans ma bourse. En étendant cette logique à la question du recours au signifiant, on constate que le sujet doit choisir entre l’être et le sens. En sacrifiant l’être, en se faisant représenter par un signifiant, il accepte d’entrer dans la communication humaine, dans la dimension du sens. Mais ce faisant il renonce à la part de non-sens incluse dans la dimension de l’être, qu’il abandonne. Il prête au signifiant la fonction de le représenter pour un autre signifiant. Autrement dit, l’aliénation au signifiant « condamne le sujet à n’apparaitre comme sujet que dans la division » (Lacan, 1974, p. 191). S’il apparait d’un côté comme sens produit par le signifiant, il se manifeste de l’autre comme aphanasis4. Ainsi, le recours au signifiant implique une antériorité du signifiant sur le sujet :

Le signifiant joue et gagne, si nous pouvons dire avant que le sujet s’en avise, au point que dans le jeu du Witz, du mot d’esprit, par exemple, il surprenne le sujet. Par son flash, ce qu’il éclaire, c’est la division du sujet avec lui-même. (Lacan, 1966c, p. 830)

A ce titre, le langage est cause du sujet :

L’effet de langage, c’est la cause introduite dans le sujet. Par cet effet, il n’est pas la cause de lui-même, il porte en lui le ver de la cause qui le refend. (Lacan, 1966c, p. 831)

La seconde opération de causation, solidaire de la première, est justement cette refente du sujet, autrement dit la séparation. Elle clôt le mouvement de causation du sujet et reboucle sur l’aliénation.

Chez Lacan, la séparation est l’opération qui révèle au sujet « le point faible du couple primitif de l’articulation signifiante ». Dans l’intervalle entre les deux signifiants, celui qui représente le sujet et celui auprès de qui il est représenté, « gît le désir offert au repérage du sujet dans le discours de l’Autre » (Lacan, 1974, p. 199). Dans le point de manque de l’Autre se constitue le désir du sujet. C’est pourquoi nous disions que l’écoute psychanalytique s’insère entre le signifiant et le sujet. En interrogeant ce qui manque dans l’Autre, le sujet constate un désir au-delà de ce qui est dit. Il revient donc au point initial, son manque à lui, en tant qu’il est autorisé par le manque dans l’Autre.

L’aphanasis induite par le couple aliénation/séparation est la division fondamentale sur laquelle s’institue la dialectique du sujet. Cette idée permet à Lacan de pointer qu’une Weltanschauung5, elle, tend à clore ce mouvement. Freud aborde la Weltanschauung en 1933 :

J’estime donc qu’une vision du monde est une construction intellectuelle qui résout de façon unitaire tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse subsumante, dans laquelle par conséquent aucune question ne reste ouverte, et où tout ce qui retient notre intérêt trouve sa place déterminée. (Freud, 1933b, p. 261)

En donnant sens et raison à tout phénomène, en considérant que toute représentation suppose un sujet, la Weltanschauung fait consister un sujet pur de la représentation, un sujet non-marqué par l’aphanasis. Dès lors, puisque la Weltanschauung permet au sujet de se « sustenter dans le monde », le chemin de la vérité passe par « l’enquête, la totalisation, la statistique » (Lacan, 1974, p. 199), et on pourrait ajouter … l’anatomique. Ainsi, une appréhension du sujet via une Weltanschauung bouche sa dimension de division, et donc son régime désirant.

En faisant de la sexualité infantile l’occasion et le royaume d’un canon normatif, Caroline Eliacheff et Céline Masson évacuent du même geste sa portée. Signifiant d’un semblant de savoir sur le sexe, « l’enfant-transgenre » dans sa dimension d’aberration au regard de l’anatomique devient sous la plume des deux autrices l’outil de fondation d’un rapport sexuel qui ne se distribuerait plus sur l’axe homme-femme mais sur l’axe trans-cis, lui-même recouvert par l’axe normal-pathologique, évacuant ainsi la question irréductible de la différence du sexe (Bernard, 2021).

Une politique couleur chair

En se réclament de leur statut de cliniciennes, Caroline Eliacheff et Céline Masson ont un propos qui, loin d’être clinique, est militant : sa couleur conservatrice ne manque pas d’apparaitre. Or, pour ce qu’il en est de la couleur politique, Freud ne manquait pas là aussi de recourir, pour la détourner, à l’anatomie.

Ernest Jones (1955) rapporte, via Joan Rivière qu’il cite, une discussion politique animée dont Freud était partie prenante. Lorsqu’il se vit reproché de n’être « ni blanc, ni rouge, ni socialiste, ni fasciste », Freud aurait répliqué, en souriant : « Non, chacun doit être de couleur chair… » (p. 430). Qu’est-ce que la couleur chair ? Assoun (2020) remarque que si la peau est toujours colorée d’une façon ou d’une autre, la chair, elle, à la fois ne laisse pas découvrir sa couleur, mais est également de la même couleur pour tous·tes, assurant ainsi une « constance anthropologique ». Ainsi, si chacun·e devrait être de couleur chair, c’est bien parce que chacun·e l’est quelque part déjà, puisque concerné·e par l’enjeu de la chair, du corps, c’est-à-dire chez Freud par l’enjeu du sexuel et de la pulsion. Par ailleurs, notons que la couleur de la chair ne se révèle qu’après coupure de son enveloppe. Ainsi, la couleur politique de Freud, « couleur chair », est une couleur qui fait appel au sexuel en tant que trou dans le savoir et dans le corps.

Le terme « chair », dans le catholicisme, s’oppose régulièrement à l’« esprit ». Il en est, à proprement parler, l’incarnation. Chez Saint Paul particulièrement, la chair renvoie à l’ensemble des péchés sexuels (notamment dans les deux listes hiérarchisées qu’il en propose, en I Cor 6, 9-10 et I Tim 1, 9-10 (Ariès, 1982). Il se situe en deçà des péchés contre Dieu (idolâtrie, désobéissance aux commandements, sacrilèges et profanations), contre l’homme (parricide, matricide, homicides) et au-dessus des péchés afférents à la propriété (vols, appropriations, etc.). Ainsi, et Freud ne l’ignorait sûrement pas, le sexuel tenait une bonne place dans la loi chrétienne au titre du « péché de chair ». Il en fait une politique de l’inconscient, une politique dont le noyau est de réalité sexuelle, réalité qui prend racine dans l’infantile. À ce titre, le livre d’Eliacheff et Masson est le révélateur d’une époque psychanalytique qui voit s’animer une nouvelle version du scandale de la sexualité infantile : les enfants et adolescent·es trans.

Les psychanalystes doivent-iels prendre position dans ce débat sociétal au nom de la psychanalyse ? Selon nous, quand iels le font, cela se fait souvent dans une sortie du champ psychanalytique. Si certain·es psychanalystes en France6 se sont interrogé·es sur cette opération, il apparait que quand l’acte même de ce positionnement n’est pas interrogé (comme c’est le cas ici), il produit un extérieur déterminant une norme, elle-même impliquant l’exercice d’un pouvoir. Sandrine Aumercier et Franck Grohmann (2024) remarquent en effet que « la fureur militante est aussi suspecte que la fureur de soigner » (p. 169).

Lacan (1966a) le notait dès 1958 : « l’impuissance à soutenir authentiquement une praxis, se rabat, comme il est en l’histoire des hommes commun, sur l’exercice d’un pouvoir » (p. 586). Il s’agissait pour lui, à ce moment-là de son enseignement, d’élever la voix contre les tenants d’une ego-psychology qui prévoyait la fin de la cure comme un moment d’identification de l’analysant·e au moi fort de l’analyste. Il entend faire de ce qu’il tient comme une « déviation » ou « écueils » des « balises à notre route » (p. 588) autrement dit, comme il le rappellera en 1964, user d’une méthode de travail qui consiste à pointer « par une critique assidue […] les déviations et les compromissions [de la psychanalyse] qui amortissent son progrès en dégradant son emploi » (Lacan, 2001, p. 229). C’est dans cette proposition de méthode de travail que nous inscrivons notre critique.

Les sentiments de l’analyste, qui seraient impliqués dans la cure à l’endroit du contre-transfert, doivent selon Lacan garder la place du mort (en suivant l’analogie entre cure et jeu de bridge), c’est-à-dire à une place non-directive de la cure. C’est parce que l’analyste a lui-même fait travailler son désir d’analyste dans sa propre cure qu’iel peut mettre en travail propres ses mouvements contre-transférentiels, toujours en les interrogeant (notamment dans son analyse de contrôle). Lacan (1966a) étend cette conception à la politique, en affirmant : « L’analyste est moins libre encore en ce qui domine stratégie et tactique : à savoir sa politique, où il ferait mieux de se repérer sur son manque à être que sur son être. Pour dire les choses autrement : son action sur le patient lui échappe avec l’idée qu’il s’en fait » (p. 589). Se repérer sur son manque à être, n’est-ce pas une autre façon de dire que le savoir de l’analyste s’organise d’une béance, à l’image de ce qui cause le sujet ?

C’est ainsi qu’il est possible pour l’analyste de se situer (Fonte et Lelaurain, 2024) dans une pratique auprès des personnes trans : perméable aux idéologies, aux systèmes de domination et aux paradigmes hégémoniques, à son insu ou pas selon la place qu’iel laisse à cette question dans la pensée qu’iel a de son acte. Et considérer qu’en se faisant une idée certaine de l’action qu’iel a sur son·sa patient·e, ladite action lui échappe pour être récupérée par le système de pouvoir dont iel croit illusoirement être émancipé·e. Si cela est vrai dans les cliniques directement déterminées par le politique, comme j’ai pu en faire l’expérience (protection judiciaire de la jeunesse, foyer pour mineur·es non-accompagné·es, association recevant des personnes mineur·es victimes d’exploitation sexuelle …), ça l’est aussi de ma clinique en cabinet privé, où le politique n’agit pas moins les dires, les corps et leurs interactions, mais où le fait de se situer, ou de se repérer pour le dire avec Lacan, redouble d’importance car l’institution médiatrice du vecteur politique y est absente.

Ainsi, distribuer la sexualité infantile sur l’axe trans-cis, en dénoncer un extrême, et hisser l’autre au rang de norme, acte idéologique non-repéré, est préjudiciable, non seulement pour les enfants, mais, à plus forte raison, pour la psychanalyse, puisque cette opération l’entraine à rebours de ce qu’elle vise.

Ces critiques de Lacan nous semblent donc toujours actuelles, et peuvent être adressées à Caroline Eliacheff et Céline Masson. En effet, ces autrices, en se parant du terme de sanitaire, indiquent que leur propos est politique. Le sanitaire est affaire de santé publique et d’hygiène. Il implique une bonne et une mauvaise santé, une norme et une exception. L’anatomique et le génétique instituent ici une norme cis que la norme trans, soutenue par une supposée idéologie, vient perturber. Or, l’ana-tomique, ou la chair, chez Freud, est une étrangeté, une division, une béance que l’analyse explore. A contrario, l’ouvrage La fabrique de l’enfant-transgenre fait consister l’être de l’analyste comme savant et réglant une norme de l’enfant-cisgenre, et impose de fait une surdité à ce qui de l’enfant-transgenre émerge pour la psychanalyse et ailleurs. Ce positionnement politique rabat la praxis de l’analyse sur l’exercice d’un pouvoir.

Ainsi, il peut sembler étonnant que les psychanalystes soient, ces dernières années, nombreux·euses à se prêter à ce rabat en voulant donner une consistance conceptuelle, clinique et politique à la transidentité et en retour, faire exister une cisidentité normale ou saine chez l’être parlant. Dans ce champ, il est à noter l’ouvrage L’homme sans gravité (Melman et Lebrun, 2002), dans lequel est proposée l’idée d’une nouvelle économie psychique (N.E.P) réglée sur la satisfaction illimitée du désir et laissant libre cours à un affranchissement des contraintes anatomiques. Vingt ans plus tard, la thèse se voit qualifiée de « prémonitoire » par les mêmes auteurs dans un second ouvrage nommé La dysphorie de genre (Melman et Lebrun, 2022, p. 8). Érigeant la figure trans en parangon d’une errance dans un registre symbolique désordonné par un prétendu déclin de l’imago paternel au niveau civilisationnel, ce positionnement fait porter l’ombre de la transidentité sur tout le champ du malaise dans la sexuation, et ce faisant, crée des angles morts dans l’écoute psychanalytique de ce dernier. Impossible dès lors d’entendre la difficulté structurelle qui se pose à l’être sexué du fait qu’il soit parlant, puisque le dire qui se constituera depuis cette difficulté se verra réduite à un déterminant socio-anthropologique ou idéologique.

Cette position ne nous renseigne donc pas sur les demandes contemporaines faites aux analystes, mais sur l’offre d’écoute que constituent ces analystes. Il est en effet possible de considérer comme le fait Nicolas Guérin (2019) que cette nostalgie du père est à la fois un retour du religieux dans la psychanalyse (l’appel au père étant, chez Freud, à la racine du sentiment religieux, voir Freud, 1927), une psychologisation faisant exister au lieu du sujet divisé une subjectivité, et finalement une production d’analystes méconnaissant leurs propres reflets croyant voir du nouveau dans la structure du sujet, sans voir le nouveau dans leur écoute. Chez Eliacheff et Masson, ce phénomène se lit dans l’assurance scientifique dont se pare la description de la sexuation, « recours au sens pour masquer le réel » (Guérin, 2019, p. 130), mais aussi dans la dimension militante du livre, faisant de la psychanalyse un savoir sur le sexe annulant de fait ce qui du sujet objecte toujours à ce savoir.

La psychanalyse n’aurait donc rien d’autre à dire sur la cisidentité en tant que norme, elle qui cherche toujours à déloger celui ou celle qui parle de l’endroit où iel pense être ? En effet, le faisceau lumineux porté sur la transidentité par les psychanalystes pourrait laisser à penser qu’une personne cis est une personne qui n’interroge pas l’inadéquat entre sexe et genre dans la cure, puisqu’ils seraient alignés. La réaction de certain·es analystes à l’endroit de la « question trans » témoigne d’une surdité bien plus large que celle qui pourrait se manifester dans la cure d’une personne trans : une surdité au sexe, qui objecte toujours au savoir. Le recours à la lettre, entité minimale du langage après réduction du signifiant au phonème puis au caractère écrit, permet à Lacan de pointer l’impossible écriture du rapport sexuel (Lacan, 1975), à entendre comme rapport entre les sexes, qui ne connait jamais l’idéal de l’union, mais aussi comme rapport de l’être parlant à son sexe, toujours étranger. Or il est notable de constater que les analystes enclins à regretter ce qu’il en serait d’un déclin de la fonction du père passent bien souvent outre l’instance de la lettre, prenant ainsi le signifiant trans pour ce qu’il serait. Or en tant que signifiant, il renvoie par structure à un autre signifiant.

Rappelons donc la plaisante histoire dont Lacan use pour introduire l’instance de la lettre en psychanalyse : deux enfants, frères et sœurs, sont à bord d’un train. Lors d’un arrêt en gare, iels voient, sur le quai, deux portes, chacune surplombée d’un mot écrit : pour l’une, « Hommes », pour l’autre, « Dames ». Le frère s’exclame : « Tiens, on est à Dames ! ». Et la sœur de répondre « Imbécile ! Tu ne vois pas qu’on est à Hommes » (Lacan, 1966b p. 500). Leurrés par le contexte d’apparition de ces signifiants écrits (le quai de la gare), les enfants ne voient pas qu’il s’agit de la désignation (en outre cisnormative) des lieux d’aisance. Si la contingence de l’histoire sied au sujet du présent article, elle ne rappelle pas moins que, au même titre qu’homme et dame, les signifiants trans et cis ne peuvent être pris tels quels par un·e psychanalyste, puisqu’ils s’adossent et renvoient à d’autres signifiants. En d’autres termes, les psychanalystes ne peuvent savoir d’entrée de jeu ce que « trans » et « cis » veulent dire pour tel être parlant, pas plus que « homme » ou « femme ». Ainsi la préséance du terme trans dans certains discours de psychanalystes, laissant cis en queue de wagon, indexe comment il est possible d’user du signifiant psychanalyse pour faire tout autre chose, à savoir la constitution d’une norme sexuelle à laquelle la psychanalyse doit objecter toujours.

Conflits d’intérêts

Aucun conflit d’intérêt déclaré.

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Notes

1 Une norme sexuelle consistant à considérer comme normal et systématique la correspondance entre l’identité de genre et le genre assigné à la naissance. Retour au texte

2 Ce film documente le parcours de Sasha et les résonnances de sa transidentité dans le discours maternel, médical et scolaire. Il suit l’enfant, s’identifiant comme fille mais né garçon, et sa mère, dans leur lutte pour faire reconnaitre l’identité trans de Sasha, notamment auprès de l’institution scolaire. Retour au texte

3 Le terme d’érotologie est introduit comme suit par Lacan : « Je ne vous développe pas une psycho-logie, un discours sur cette réalité irréelle qu’on appelle la psyché, mais sur une praxis qui mérite un nom, érotologie. Il s’agit du désir » (Lacan, 1962, p. 24). Retour au texte

4 Disparition, défaut d’apparition. Retour au texte

5 Vision du monde, conception du monde. Retour au texte

6 Citons notamment l’œuvre de Félix Guattari seul et avec Gilles Deleuze, les travaux de Jean Allouch qui prévoyait en 1998 que « la psychanalyse sera foucaldienne ou ne sera plus » (Allouch, 1998, p. 179), ou plus récemment les textes de Laurie Laufer (2022), Fabrice Bourlez (2018), Thamy Ayouch (2018) ou Silvia Lippi et Patrice Maniglier (2018). Pour une présentation globale de cette question, voir La fonction militante de la psychanalyse (Lucciardi, 2024). Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Théo Lucciardi, « La Fabrique de l’enfant-cisgenre », Psychologies, Genre et Société [En ligne], 6 | 2026, mis en ligne le 16 juin 2026, consulté le 19 juillet 2026. URL : https://www.psygenresociete.org/584

Auteur·ice

Théo Lucciardi

Théo Lucciardi est psychanalyste en cabinet privé à Marseille. Il a exercé comme psychologue clinicien ou superviseur dans plusieurs institutions, notamment en protection de l’enfance. Il est docteur en psychopathologie clinique (LPCPP, Aix-Marseille Université). Ses travaux de recherche s’intéressent, entre autres, aux points de rencontre entre psychanalyse et politique. Il est membre de l’association de psychanalyse L’instance lacanienne.

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