« Trouble dans le cisgenre » : Réflexions préliminaires

  • “Cis-gender trouble”: On some questions raised by this special issue

DOI : 10.71616/619

Texte

Si le passage du transsexualisme historique aux transidentités actuelles s’est opéré à partir d’une remise en cause de la binarité des sexes et des genres, l’extension des genres qui en résulte ne reconduit-elle pas insidieusement la binarité tant décriée, lorsqu’au terme générique « trans’ » vient répondre, comme son pendant en négatif, la désignation de « cis’ » ? Trans’ vs cis’ – le genre ne se laisserait-il donc pas décliner autrement que selon une formule binaire ? Binarité inédite, certes, puisque le couple d’opposés ainsi formé ne désigne plus les seules déclinaisons possibles du genre, mais les manières de s’y assujettir selon une ligne de fracture claire : en conformité ou en rupture d’avec les normes.

Les termes « cisidentité » ou « cisgenre » – d’usage et d’étude relativement récents1 dans le monde académique – reviennent donc à nommer ce que la norme, de par son pouvoir d’évidence, passe sous silence, à savoir l’adéquation du sexe au genre. L’invention de ces termes est à lire en effet-miroir, dans l’après-coup, voire en négatif de la dénomination « trans’ » : est dit cis’ qui ne s’identifie pas comme trans’ ; serait dit cis’ qui est non-trans’ ; la norme ne se retrouve ainsi nommée qu’à partir de son au-delà, de ses marges. Arnaud Alessandrin (2013) relevait d’ailleurs que « les individus ne se qualifient pas spontanément de cisgenre. Ce n’est donc pas un terme qui fait sens dans les expériences non-Trans. La cisidentité́ est conçue comme une neutralité́ et à ce titre là elle n’est pas questionnée ».

C’est à cet endroit exact que se situe le point de départ de cet axe de réflexion portant sur le trouble dans le cisgenre, en questionnant, donc, ce qui ne se le serait pas, à savoir cette association immédiate entre cisidentité et neutralité – quoique dans une perspective divergente de celle empruntée à Alessandrin : de quoi la cisidentité serait-elle la neutralisation ? Dans quelle mesure la promotion des solutions trans’ plurielles tend-t-elle à neutraliser le « trouble dans le genre » (Butler, 2005) chez lesdits cisgenres ? Les identifications trans’ subsument-elles tout ce qu’il en est du trouble dans le genre, au point de présenter la cisidentité comme une notion intrinsèquement a-conflictuelle ? Les identifications trans s’offriraient-elles aujourd’hui comme seule voie lisible et audible du « malaise dans la sexuation2 » et de ses solutions, au point que le trouble, l’inquiétude, le malaise qui existent à être sexué tendent à devenir imperceptibles en dehors d’elles ?

L’expression « trouble dans le cisgenre » déclare l’ambition de mettre au travail la notion de cisidentité afin de la re-conflictualiser, autrement dit de lui restituer sa complexité notamment par une mise en tension entre normes et idéaux, genre et sexuation, conformité (au genre) et discordance (du sexe). Cette thématique de recherche a d’abord donné lieu à un séminaire pluridisciplinaire qui s’est tenu en 2023 à Aix-Marseille Université dans le cadre de la fédération CRISIS avant de faire l’objet de cette publication. Cette dernière regroupe les interventions de Fabrice Bourlez, Xavier Lemoine et Nicolas Boileau3 ainsi que des contributions nouvelles, celles de Théo Lucciardi et d’Aurélie Pwaufadel, explorant la question à partir de la psychanalyse, de la littérature et des études théâtrales. Si la sélection d’articles qui composent ce numéro a fait l’objet de débats entre ses coordonnateurs thématiques et le comité éditorial, le choix scientifique qui a finalement présidé à cette sélection a été celui de refléter les lignes de fractures qui existent dès lors que la question trans’/cis’ est posée plutôt que de tenter d’en estomper la dysharmonie.

En préalable à la lecture de ce numéro thématique, il convient de souligner que la problématisation ici proposée est déterminée – dans sa formalisation aussi bien que dans sa perspective même – par des coordonnées théoriques issues de la psychanalyse dite freudo-lacanienne. Nul problème de recherche ne se formulant ex nihilo, cette précision vise à rendre explicite son cadre théorique de départ afin de mobiliser certaines précautions de lecture. Ainsi, l’expression « malaise dans la sexuation », directement construite à partir du fameux « Malaise dans la culture » freudien, induit que ce malaise est de structure, inévitable – là où ses expressions quant à elles sont variables, comme le sont ses tentatives de résolution.

Dès lors, « nul·le n’échappe au malaise dans la sexuation », comme l’énonce Aurélie Pfauwadel en titre de son article. Ceci expose d’emblée qu’à trouver son fondement de ce que chaque cis soit troublé dans sa « cisitude », l’idée d’un trouble dans le cisgenre ne saurait faire figure d’inédit dans la théorie psychanalytique de la sexuation. Car c’est en effet, et de manière apparemment paradoxale, la pratique analytique avec des cis qui donne à découvrir à la psychanalyse l’impossible adéquation, l’impossible juste conformité, la non-coïncidence irréductible avec le sexe propre.

Mais si la théorisation psychanalytique sur la sexuation s’est élaborée à partir de l’étude de ce que l’on pourrait nommer aujourd’hui les identifications cis, dans quelle mesure cela en fait-il une théorie cisgenrée ? Pire, dans quelle mesure cela révèlerait-il alors de cette théorisation qu’elle serait cisnormative ? Fabrice Bourlez propose d’interroger le « cis-tème » psychanalytique en mettant en garde contre les préjugés cis susceptibles d’altérer la position éthique de la psychanalyse, dans sa théorie aussi bien que dans sa pratique. Théo Lucciardi, quant à lui, envisage cette question sous un autre angle et montre qu’il convient de distinguer ce qui ressortit de la théorie psychanalytique proprement dite de ce qui procède de ses usages, voire de ses mésusages lorsque le recours au savoir psychanalytique tend à le faire fonctionner comme un savoir normé et normativant.

De par la disparité de leurs points de départ aussi bien que de leur approche respective, la mise en regard de ces trois articles a le mérite de mettre en exergue l’hétérogénéité des positions à l’intérieur d’un supposé champ commun, celui de la psychanalyse, fût-il spécifié comme lacanien. À cet égard, et sans présager des critiques que chacune de ces positions pourrait soulever, la réunion de ces propositions contribue à prévenir tout jugement unitaire porté sur « la » psychanalyse sans prétendre par ailleurs à une quelconque ambition d’exhaustivité.

En dehors de ces considérations, par quels échos les cisidentités trouveraient-elles à être perçues dans leur conflictualité dans la littérature et le théâtre ? Le commentaire d’une œuvre d’Ali Smith proposé par Nicolas Boileau vise à dégager avec quelle jubilation l’auteure présente le véritable tumulte provoqué dans la cisitude d’un des personnages de Girl Meets Boy. Cette mise en crise de l’apparente placidité avec laquelle se réaliserait la jonction entre genre et sexe se fait ici comme en oblique, c’est-à-dire en en passant par une série d’interrogations butant sur l’impossible juste nomination identitaire de l’autre. C’est donc par ricochet que se dévoile ici le trouble dans le cisgenre et que se laisse ébranler son fondement de supposée évidence. De son côté, Xavier Lemoine s’essaiera – à partir de l’analyse de deux pièces de théâtre et en s’appuyant sur la culture des Balls – à l’adjonction d’un astérisque au terme « cis* » là où il a pu être apposé parfois, mais exclusivement jusque-là, au terme « trans ». Par ce signe graphique, tentative est faite de dégager la nomination « cis » de sa seule supposée aliénation aveugle à la norme. Outre le plaisir humoristique qu’elle a produit lors du séminaire préliminaire à cette publication, l’hypothèse d’un cis « étoilé » ou d’un cis qui gagnerait son étoile par sa fluidité a vocation plus sérieuse à marquer un potentiel émancipateur cis et ainsi à éroder plutôt qu’à conforter le système binaire de genre.

Ces articles dessinent donc autant de voies possibles et originales contribuant à forger une « question cis » en lieu et place du silence d’une norme qui se méconnaît. Quels destins alors pour les cisidentités qui, à la faveur de cette nomination aussi bien qu’en dépit de celle-ci, n’ignoreraient pas ou plus leur trouble ?

Bibliographie

Alessandrin, A. (2013). La question cisgenre. ¿Interrogations? Revue pluridisciplinaire de sciences humaines et sociales, 15. https://www.revue-interrogations.org/La-question-Cisgenre

Butler, J. (2005). Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité. La Découverte.

Freud, S. (1930/1994). Le malaise dans la culture. In Œuvres complètes, XVIII (pp. 245-333). Presses Universitaires de France.

Prokhoris, S. (2008). La psychanalyse excentrée. Presses Universitaires de France.

Serrano, J. (2007) Whipping girl a transsexual woman on sexism and the scapegoating of feminity. Seal Press.

Notes

1 L’introduction de ce terme dans la littérature universitaire serait imputable à Julia Serrano (2007) selon Alessandrin (2013). Retour au texte

2 Si cette expression a émergé ici de manière spontanée à l’écriture, sur le modèle du fameux Malaise dans la culture de Freud (1930/1994), il convient toutefois de préciser qu’elle ne fait pas figure d’expression consacrée dans le champ et qu’elle a par ailleurs déjà été utilisée par Sabine Prokhoris (2008). Retour au texte

3 Nous remercions par ailleurs Laurence Hérault, Isabelle Alfandary et David Bernard pour leur participation au séminaire. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Fanny Chevalier et Nicolas Pierre Boileau, « « Trouble dans le cisgenre » : Réflexions préliminaires », Psychologies, Genre et Société [En ligne], 6 | 2026, mis en ligne le 12 juillet 2026, consulté le 19 juillet 2026. URL : https://www.psygenresociete.org/619

Auteur·ices

Fanny Chevalier

Fanny Chevalier est Maîtresse de conférences à Aix-Marseille Université où elle enseigne la psychologie clinique selon une orientation psychanalytique freudienne et lacanienne. Ses travaux de recherches ont d’abord porté sur les conceptions plurielles de la féminité en psychanalyse et, plus particulièrement, sur la question du désir. Ses intérêts se sont tournés par la suite sur la manière dont le genre et les perspectives ouvertes par les Gender Studies pouvaient être travaillés avec la psychanalyse. Elle a notamment dirigé un ouvrage pluridisciplinaire sur cette question en 2016, Genre et psychanalyse : la différence des sexes en question et co-dirigé en 2023 avec Nicolas Boileau le séminaire de recherche Trouble dans le cisgenre à l’origine de ce numéro thématique.

Nicolas Pierre Boileau

Nicolas Pierre Boileau est Professeur de littérature de langue anglaise à l’Université d’Aix-Marseille. Spécialiste de la littérature des femmes et de l’autobiographie au début de sa carrière, il a travaillé à la conjonction des genres littéraires et des genres sexuels et a publié des articles sur les écrivaines anglaises et américaines dans leur rapport subjectif aux normes de genre. Après avoir fondé et dirigé un groupe de recherche sur les « résistances des femmes aux féminismes » au sein du LERMA (2016 –2022), il s’est intéressé à la remise en cause de l’idée même de norme et travaille désormais plutôt en humanités médicales, sur la question du symptôme.

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