Depuis la fin des années 2010 et le mouvement #MeToo, les publications portant sur les violences sexuelles, le consentement et les traumatismes psychiques se sont multipliées, répondant notamment à la nécessité de penser ces questions à partir d’un point de vue féministe et queer. Dans le contexte français, on peut par exemple citer La Conversation des sexes de la philosophe Manon Garcia (2021) ; du côté de la psychanalyse, Céder n’est pas consentir de Clotilde Leguil (2021) ou encore Sœurs de Silvia Lippi et Patrice Maniglier (2023) ; le livre collectif La Culture de l’inceste (Brey & Drouar, 2022), et bien d’autres.
Trauma de Juliet Drouar, publié en 2025, participe donc à une vague discursive importante et utile, qui doit nous donner les clés pour comprendre l’articulation entre les violences (notamment sexuelles) faites aux corps et la question du pouvoir. Dans la mesure où l’auteur nous a habitué·es à des analyses politiques et queers (de l’hétérosexualité ou de la minorité, voir par exemple Drouar, 2021, 2023) et parce que Drouar est aussi l’un des éditeurs de La Culture de l’inceste qui propose une analyse politique des violences incestuelles, on était en droit de s’attendre, avec Trauma, à une conception politique et queer du traumatisme. Or, le livre satisfait-il à une telle attente ?
L’hypothèse fondamentale du texte, concernant les rapports entre domination et traumatisme, consiste à montrer « pourquoi et comment le terreau des violences, y compris systémiques, aurait à voir avec les traumatismes de chacun·e » (p. 11). Dès le départ, Juliet Drouar opère donc un renversement : plutôt que de montrer comment les structures de pouvoir et de domination produisent les traumatismes ou constituent un « terreau » pour les traumatismes individuels, il s’agit pour lui de renverser le rapport de causalité et de montrer comment les rapports de domination, la violence sociale et leur reproduction sont les résultats de vécus traumatiques. Autrement dit, le rapport causal va du traumatisme à la domination, et non l’inverse : c’est le traumatisme qui est le terreau de la domination et de la violence.
Cette hypothèse fondamentale se déploie dans trois chapitres. Le premier propose une articulation théorique du rapport entre traumatisme et domination, notamment à partir de la notion de « lien en domination ». Il s’agit de montrer comment ces liens en domination sont le résultat de traumatismes individuels et comment ils contribuent à perpétuer la production de traumatismes. On doit comprendre qu’avoir été traumatisé·e peut conduire à instaurer des rapports violents avec les autres. Le second expose alors une éthique de la responsabilité individuelle à l’égard de la violence et de la guérison. L’auteur défend qu’il est du devoir de l’individu·e traumatisé·e de « regarder ce qui lui est arrivé, prendre la responsabilité de se ressaisir des difficultés occasionnées pour son entourage et entamer un processus de soin, car personne ne peut le faire à sa place » (p. 108). Enfin, le troisième chapitre explore différents outils pour opérer cette guérison vis-à-vis du traumatisme et du « relationnel en domination » qu’il engendre : respiration et prise de recul, choix de la bonne configuration relationnelle, thérapies, médication, etc.
Dans cet article, je voudrais montrer comment, malgré sa bonne volonté thérapeutique, le renversement proposé par Juliet Drouar, lorsqu’il pose que le traumatisme produit la domination (y compris systémique) ou « le lien en domination », conduit non pas à une politisation du traumatisme, mais, à l’inverse, à une psychologisation du champ politique en effaçant l’exigence de transformation des institutions derrière l’exigence de soin individuel.
Cette critique, je la formule à partir de ma position de chercheur en philosophie, mais également à partir d’une pratique thérapeutique qui s’appuie sur une approche queer du corpus psychanalytique. Si je ne crois pas nécessaire de rejouer ici le match opposant psychanalyse et TCC, on verra cependant que le fondement pris dans les théories cognitivistes et neurobiologiques contribue à produire la dépolitisation du traumatisme qu’il s’agit de dénoncer ici.
Une psychologisation du politique aux conséquences fâcheuses
Avant de m’engager sur le terrain de la critique, je voudrais faire droit à quelques points forts de Trauma. Premièrement, le livre fournit une importante phénoménologie ou symptomatologie du traumatisme qui devrait permettre à chacun·e de prendre conscience de l’omniprésence et de l’importance de cette question. Deuxièmement, Trauma est aussi ancré dans une expérience personnelle qui donne chair et urgence à la prise en compte du traumatisme. Le point de vue n’est pas celui, détaché, de l’expert objectif, mais plutôt celui d’une expertise acquise à même le corps, et non seulement à travers la théorie, même si cette dernière est bien présente. Enfin, Juliet Drouar affirme, dans Trauma, la nécessité d’offrir une conception « dénaturalisée » des violences et des rapports de pouvoir. Le livre repose sur l’idée que la violence n’est pas un fait de nature, immuable, mais une construction non-naturelle qu’il est possible de changer en produisant certaines actions. Et l’objectif affiché du livre est précisément d’« en finir avec nos violences », à la fois celles que nous subissons, mais aussi celles que nous produisons en proposant, particulièrement dans le dernier chapitre, des outils pour ce faire.
C’est en même temps au niveau de la qualification de cette construction et des changements nécessaires que le livre prend, à mon sens, un tour plus problématique et paradoxal. Car la construction en question, pour Juliet Drouar, n’est pas à proprement parler une construction sociale ou politique, mais d’abord une construction psychologique au sens où la cause de la violence et des « relationnels en domination » est identifiée comme étant le traumatisme vécu individuellement. Si l’auteur évoque les rapports sociaux de domination, il ne produit pas une explication satisfaisante qui relierait ces rapports sociaux aux violences, alors qu’à l’inverse, l’accent est mis sur le lien entre l’expérience traumatique individuelle et la construction de « liens en domination ». La violence est, certes, pensée comme une construction et non comme un fait naturel, mais cela ne conduit pas l’auteur à une politisation de la violence mais plutôt à une psychologisation de celle-ci.
Cela tient, entre autres, au fondement théorique mobilisé pour penser le traumatisme et la violence. Celui-ci est constitué notamment par la « traumatologie » représentée en France par la figure de Muriel Salmona. Tout le livre apparait en effet comme une défense de l’importance de la traumatologie pour remplir l’objectif de mettre fin aux violences. Mais, premièrement, cette théorie s’appuie sur une approche neurobiologique qui voit dans le traumatisme d’abord un phénomène neurologique. C’est par exemple le cas lorsque Juliet Drouar évoque la mémoire traumatique : « lors d’une situation de danger, [le corps] produit énormément de cortisol et d’adrénaline, les hormones du stress, qui perturbent le fonctionnement de l’hippocampe. Or l’hippocampe permet le bon fonctionnement de la mémoire et le classement des événements dans le passé » (pp. 23-24). Cette explication neurobiologique du traumatisme et de la mémoire traumatique invoquée par Drouar rend difficile une approche politique et culturelle de celui-ci. Sans être impossible, une telle politisation à partir d’une approche véritablement socioconstructiviste du traumatisme supposerait un travail de fond pour articuler avec précision neurobiologie et approche socioconstructiviste. À défaut, Drouar semble s’appuyer sur l’idée d’une essence transhistorique et biologique du traumatisme (le traumatisme comme ensemble de mécanismes physiologiques).
Or, la difficulté à mieux penser l’articulation entre une théorie du traumatisme et le champ politique produit de fâcheuses conséquences sur le plan politique. La notion d’« activités dissociantes » est par exemple reprise sans critique par l’auteur, qui l’élargit même à l’idée de « modes de vie entièrement dissociatifs » (p. 61), évoquant notamment le rapport au téléphone portable et aux réseaux sociaux. Il me semble que cet outil théorique forgé par la traumatologie est un outil dangereux, surtout lorsqu’il n’est pas manié avec précaution. On peut percevoir ce danger lorsqu’on considère la manière dont les travaux de Muriel Salmona, notamment cette notion de « pratique » ou d’« activité dissociante », servent l’argumentaire de mouvements d’abolition de la prostitution, comme le Mouvement du Nid. En effet, ces mouvements pathologisent le travail du sexe en considérant qu’il s’agit d’une activité essentiellement dissociative1. Dans un billet de blog Mediapart, qui défend le projet d’abolition de la prostitution, Salmona se drape de son expérience de professionnelle de la santé pour défendre que
La prostitution est traumatisante pour les personnes en situation prostitutionnelles, elle est à l’origine d’importants troubles psychotraumatiques retrouvés chez 60 % à 80 % d’entre elles, entraînant de lourdes conséquences sur leur santé physique, psychique et sexuelle, les obligeant faute de soins appropriés à devoir composer avec une mémoire traumatique qui leur fait revivre toutes les situations les plus traumatisantes et à recourir à des mécanismes de défense et des stratégies de survie anesthésiants coûteux entraînant des processus de dissociation et de décorporalisation […].2
Non seulement, donc, le discours de Salmona est utilisé par des associations abolitionnistes en vue de poursuivre la stigmatisation du travail du sexe (ce qui, on le sait, ne fait que renforcer la précarité des travailleur·ses du sexe, voir Schaffauser, 2014), mais Salmona elle-même défend explicitement, à partir de sa « traumatologie » des positions abolitionnistes.
Il ne s’agit pas ici de critiquer l’usage de la traumatologie per se. Mais cet exemple montre bien comment la traumatologie et la notion d’« activité dissociante » peuvent servir à pathologiser certaines formes d’activités considérées « à risque », comme le travail du sexe. Or, Drouar tombe précisément dans le même type d’écueil lorsqu’il entend dénoncer le fait que nous avons « la tête dans le portable […] dissocié·es de notre propre corps » (p. 61) en mettant en rapport le traumatisme et le rapport jugé addictif au téléphone portable : nous nous dissocierions de la réalité par le téléphone portable car nous rejouerions la dissociation traumatique. Est-il vraiment convaincant de penser un lien de causalité aussi simple entre vécus traumatiques et usage du téléphone portable ? Et cette réduction causale ne met-elle pas de côté des explications davantage politiques et sociales ?
Concernant le fondement théorique pris dans la traumatologie, il aurait donc fallu, à mon sens, se confronter aux conséquences risquées de la théorie neurobiologique du traumatisme et de la notion de « pratique dissociante » potentiellement stigmatisante. S’y confronter de manière explicite aurait sans doute permis de mobiliser les acquis de la traumatologie avec plus de réflexivité et de manière critique, de produire une élaboration davantage rigoureuse concernant l’articulation entre théorie du traumatisme et enjeux politiques, et ne pas reproduire un geste de pathologisation sauvage et dépolitisant à l’égard de certaines pratiques.
Ce fondement théorique qui mêle la traumatologie de Salmona, mais aussi les approches de Thérapies Cognitives et Comportementales (y compris cette notion très normative d’adaptation à la réalité), conduit parfois à certaines confusions conceptuelles3. Et on peut être à plusieurs moments surpris·es du manque de références scientifiques pour soutenir certaines affirmations très rapides sur le lien entre traumatisme et ADN (pp. 68-69) ou sur le « potentiel addictif » des hormones produites lors des situations de violence (p. 62)4. L’inscription d’une recherche dans une pratique (celle de thérapeute) et dans un vécu (le vécu d’une personne concernée) ne saurait nous dispenser de la rigueur méthodologique nécessaire, tant sur le plan des outils conceptuels que nous mobilisons que sur le plan des fondements scientifiques de nos énoncés.
De plus, les différentes approches mobilisées par Juliet Drouar ont en commun, malgré leurs différences, une conception individualisante et néolibérale de la subjectivité qui n’est jamais remise en cause par l’auteur. En effet, s’il reconnait que nous sommes produit·es par des discours et des contextes sociaux, c’est du bout des lèvres, et surtout sans en tirer les conclusions théorico-politiques que cette reconnaissance impose. La référence à la responsabilité individuelle, très présente dans le livre, est paradigmatique de cette approche néolibérale. Si, pour l’auteur, « la personne porteuse d’un traumatisme au sens large […] n’en est pas responsable au premier chef […]. Elle doit cependant regarder ce qui lui est arrivé, prendre la responsabilité de se ressaisir des difficultés occasionnées pour son entourage et entamer un processus de soin, car personne ne peut le faire à sa place » (p. 108). Autrement dit, nous ne sommes pas responsables du traumatisme, mais nous sommes responsables de nous soigner pour que ce traumatisme ne nous conduise pas à produire, à notre tour, des comportements violents envers l’entourage. Mais comment Juliet Drouar peut-il mettre de côté, dans son approche de la responsabilité, les inégalités d’accès au soin psychique ? La responsabilité du soin n’est pas seulement une responsabilité individuelle, elle est d’abord et avant tout une responsabilité politique, celle, pour l’État et les institutions, d’offrir un accès égal aux soins psychiques. Poser la responsabilité individuelle à se soigner, sans en même temps l’articuler à une approche politique et sociologique (quels sont les groupes sociaux qui ont accès aux moyens de se soigner ? Comment l’idée même de se soigner est-elle sociologiquement distribuée ?) repose sur une approche néolibérale qui considère qu’il revient au sujet libre et autonome de se soigner5. Il faut articuler une demande et une exigence politique de transformation de l’accès au soin psychique à cette pensée de la responsabilité individuelle.
Parce qu’il n’est pas guidé par une telle exigence politique et parce que l’aspect politique est sans cesse mis entre parenthèses, l’auteur produit une psychologisation du politique plutôt qu’une politisation du traumatisme. Et c’est sans doute l’aspect le plus éclatant de l’ouvrage, mais aussi celui qui a les conséquences les plus néfastes lorsqu’il s’agit de penser certains cas concrets. Cette psychologisation est par exemple manifeste lorsqu’il évoque les discours de haine dans trois passages, lesquels nous montrent les dangers politiques de l’approche psychologisante proposée par Drouar.
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Alors qu’il évoque le racisme (« de la production de pamphlets racistes à un vote pour l’extrême droite », p. 42), l’auteur suggère que les comportements racistes sont le résultat de traumatismes qui cherchent à s’exprimer par la haine de l’autre. La haine raciste est alors construite comme symptôme : « Oui, la haine est un symptôme de maladie mentale » (p. 42) conclut-il, psychologisant et pathologisant ainsi explicitement un fait politique, celui du racisme. Mais que la haine raciste soit de l’ordre de l’affect n’implique pas, comme nous le montre par exemple le travail de Sara Ahmed6, de réduire l’analyse à une approche psychologisante qui considère que la cause de cette haine est le traumatisme subi individuellement7. Une pensée davantage politique consisterait à investiguer la manière dont les discours et les pratiques dominantes captent certains affects et certains faits psychiques pour les mettre au service d’un système social d’exploitation et d’inégalité qu’est le racisme systémique.
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Deuxième passage, qui concerne cette fois les TERF, ces personnes qui, au nom du féminisme, conduisent des compagnes contre les droits des personnes trans. Drouar explique : « Ainsi, par exemple, certaines personnes TERF ont des traumatismes initiaux avec des hommes cis-hétérosexuels ou d’autres traumatismes dont elles n’ont pas pris la responsabilité, traumatismes qui sont activés au contact de personnes trans qui les leur rappellent tout en ayant alors le pouvoir de les violenter » (p. 53). Une telle analyse met complètement de côté la raison pour laquelle des femmes trans réactiveraient des traumatismes liés aux hommes cis-hétérosexuels, c’est-à-dire la construction transphobe selon laquelle les femmes trans sont en fait des hommes. La psychologisation ou « traumatologisation » du fait de violence conduit à une dépolitisation radicale qui, ignorant les mécanismes transphobes, reproduit en sous-main ces mécanismes.
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Enfin, ce geste se retrouve dans une lecture particulièrement choquante du procès Eichmann tel que décrit par Hannah Arendt. Alors que celle-ci cherchait à décrire « la banalité du mal » et la capacité du pouvoir politique à produire une anesthésie morale, l’auteur lit ainsi le texte de Arendt : « j’ai l’impression que de la part de celleux qui manifestent très peu de tension […] dans une forme d’indifférence à la souffrance, on pourrait également lire une forme de déni et de dissociation, au sens traumatique, qui potentialise l’absence d’empathie. L’Eichmann décrit par Arendt semble complètement à côté de la plaque et de ses baskets tout le temps. » (pp. 87-88). Drouar semble suggérer que l’indifférence d’Eichmann et surtout son obéissance sont le résultat d’un traumatisme. Là encore, l’évacuation de la dimension proprement politique au profit d’une référence au traumatisme conduit à une analyse psychologisante d’un fait qui mériterait un travail bien plus fin pour déterminer la manière dont le pouvoir politique peut se brancher à l’affect et au jugement, ceci afin de les anesthésier.
Ainsi, la dénaturalisation que tente d’opérer Juliet Drouar, parce qu’elle s’appuie notamment sur une conception neurobiologique du traumatisme, conduit à une psychologisation du champ politique et non, comme on pourrait l’espérer, à une approche véritablement politique du traumatisme.
Un problème de conceptualisation du sujet et du pouvoir
Au cœur de l’ouvrage se trouve le concept de « relationnel en domination » et de « responsabilité ». Ces deux notions poussent à penser que c’est au niveau des conceptualisations de la subjectivité et du pouvoir, ainsi que de leur articulation que le problème politico-théorique de l’ouvrage se situe.
Premièrement, l’auteur se retrouve pris dans des apories qui tiennent à sa conception du sujet qui échoue à prendre en compte la manière dont les subjectivités sont produites au creuset des relations de pouvoir, par exemple l’antinomie entre liberté et déterminisme : « c’est une question épineuse d’évaluer la capacité d’une personne à être tenue pour responsable de ses actes y compris de violence. En effet, si on reprend l’idée d’un terreau traumatique et ce qu’on a dit sur les traumatismes, des processus physiologiques en œuvre sont responsables d’états de crise plus ou moins intenses et continus » (p. 129). On peut noter d’abord comment le déterminisme pris en compte par Juliet Drouar est un déterminisme biologique et non pas sociologique. Mais surtout, la question de la responsabilité ainsi comprise n’a pas d’intérêt d’un point de vue politique, ou sociologique, ni même thérapeutique, seulement d’un point de vue juridique. Il manque, à mon sens, une analyse fine de la manière dont les sujets sont produits (institutionnellement et par les rapports de domination qui s’incarnent dans les institutions et les produits culturels) comme des sujets vulnérables au trauma et à la violence.
Une approche socioconstructiviste de la subjectivité permettrait d’évacuer une conception naïve de la responsabilité et l’antinomie liberté/déterminisme ; et de déplacer la question juridique et carcérale de la punition individuelle vers celle des transformations institutionnelles et culturelles nécessaires à la production de nouvelles formes de subjectivité. Aucune politisation intéressante du fait psychique n’est possible dans un cadre qui maintient une conception finalement très classique de la subjectivité individuelle. Il me semble qu’une conception plus psychanalytique de l’articulation entre subjectivités, traumatisme et politique, comme celle proposée par Silvia Lippi et Patrice Maniglier dans Sœurs est plus fertile sur ce plan, car elle se dégage d’une conception néolibérale de la subjectivité pour voir comment le traumatisme est un opérateur par lequel les relations de pouvoir et de domination nous tissent, mais aussi un opérateur que nous pouvons retourner pour produire des effets de résistance tout à la fois politique et psychique au pouvoir (Lippi et Maniglier, 2023).
Le problème qui concerne la conceptualisation de la subjectivité et ses liens avec le champ social, les normes et les rapports de pouvoir, se double d’un problème dans la conceptualisation du pouvoir lui-même. Au centre de cette conceptualisation se trouve la notion de « lien en domination » ou « relationnel en domination ». À des fins d’analyse, on peut schématiser de la manière suivante la séquence produite par l’auteur :
(Rapports sociaux de domination → violence résultant de ces rapports) → traumatisme individuel résultant de cette violence + absence de soin qui est de la responsabilité de la personne individuelle → liens en domination mis en place par la personne traumatisé·e qui ne s’est pas soignée → violence dont la personne traumatisée est responsable puisqu’elle ne s’est pas soignée
Quelques remarques s’imposent concernant cette séquence schématique :
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Premièrement, dans son livre, Juliet Drouar met entre parenthèse une analyse des rapports sociaux de domination et des violences sociales au profit d’une analyse du traumatisme individuel et de la manière dont il produit la mise en place de « lien en domination ». Or, une approche psychopolitique cohérente devrait s’attarder sur ces rapports sociaux et analyser de manière précise la façon dont les rapports sociaux de domination produisent des subjectivités traumatisées. Une politisation du traumatisme supposerait de prendre en compte toute la séquence, ce qui placerait au centre (et non à l’origine) le traumatisme comme espace psychopolitique, point de jonction où le plus singulier d’une histoire (l’hypersingularité8) rejoint des rapports de domination sociaux dans le réseau desquels chaque individu·e est situé·e et se situe. Juliet Drouar évacue en fait explicitement la possibilité d’une telle approche lorsqu’il s’en prend à ce qu’il appelle « la dialectique marxiste » (à propos de laquelle il assume sa relative ignorance, p. 116). Pour lui, l’approche en termes de rapports sociaux de domination (qui distingue donc, selon différents axes des positions sociales dominant·es et dominé·es, de manière relationnelle) souffre d’un « angle mort » qui empêche de penser « la manière dont les traumatismes peuvent engendrer à leur tour des violences systémiques de la part de n’importe qui, quelle que soit sa position sociale » (p. 113), et elle conduirait à « une moralisation des violences systémiques et de leurs auteurices » (p. 115). Drouar en appelle donc explicitement à une mise entre parenthèses (ou carrément une évacuation dans son cas précis) de l’analyse en termes de rapport de domination.
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Mais cette mise entre parenthèses d’une approche politique en termes de rapports de domination est en même temps camouflée par l’usage du concept de « lien en domination », lequel reste d’ailleurs relativement vague. Alors que ce concept de lien en domination désigne un rapport intersubjectif dont les individu·es sont responsables, le terme de « domination » mobilisé ici permet à Drouar de substituer une analyse en termes de « lien » à une analyse en termes de « rapport sociaux » écrasant ainsi le champ politique sur le champ du lien intersubjectif, tout en donnant l’illusion d’une analyse politique.
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La « responsabilité à se soigner » se situe au niveau du lien entre le traumatisme et le lien en domination, ce qui permet de considérer que la construction de liens en domination aussi bien que la production de violence qui en résulte relèvent de la responsabilité individuelle du/de la traumatisé·e. Ce que cette insistance sur la responsabilité individuelle met complètement de côté, en plus des conditions sociologiques d’accès au soin psychique, c’est, comme je l’ai dit, la question institutionnelle et la responsabilité politique, celle de mettre à disposition le soin psychique.
Ainsi, la séquence schématique mise en place par Drouar produit (1) l’évacuation d’une approche en termes de rapports sociaux de domination, (2) l’évacuation d’une approche institutionnelle, et (3) l’insistance sur la responsabilité individuelle. La conjonction de ces trois éléments conduit à une approche néolibérale du traumatisme, de ses effets, et de ses liens avec le champ social et politique.
Or, une telle conception a, bien sûr, des conséquences sur les solutions envisagées pour enrayer la mécanique que Juliet Drouar entend mettre au jour. En effet, si le problème est situé au niveau de la responsabilité individuelle à se soigner (pour cesser de produire à son tour des violences) alors toutes les solutions envisagées se situeront également au niveau individuel, évacuant complètement l’horizon d’une transformation sociale et institutionnelle. Et c’est en effet le cas dans le troisième chapitre intitulé « Outils de guérison » qui déploie un ensemble certes impressionnant d’« outils », mais qui, tous, relèvent de la dimension individuelle :
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Apprendre à ressentir, reconnaître, exprimer ses émotions dans une « intensité adaptée »
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Refuser des configurations relationnelles qui ne nous conviennent pas
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Faire de la communication non violente
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Respirer, compter, sentir, chanter, bouger
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Réguler l’utilisation des réseaux sociaux
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S’extraire, prendre du recul, nuancer
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Sortir des positions victime/bourreau/sauveur
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Identifier des personnes-ressources
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Prendre un animal de compagnie,
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Prendre des antidépresseurs et des anxiolytiques, etc.
Aucun de ces outils, qui peuvent sans doute être intéressants à mobiliser au niveau individuel ou interindividuel, n’est proprement politique, aucun ne conduit à une transformation en profondeur des rapports sociaux de domination, aucun ne prend en compte la nécessité de transformer les institutions, par exemple, les institutions de soins, ou les institutions qui produisent et favorisent les violences, comme la famille9.Une telle absence d’analyse politique et institutionnelle, au profit d’une psychologisation du politique, est d’autant plus surprenante de la part d’un auteur qui, dans son roman Cui-cui (Drouar, 2025b) ou dans son article « Pour le droit de vote des mineur·es » (Drouar, 2023) prenait à cœur de valoriser la nécessité des transformations institutionnelles. Dans Trauma, l’horizon politique est réduit à peau de chagrin, agenda rikiki qui consiste à « faire barrage à l’extrême droite » (p. 232). On était en droit de s’attendre, sur cette question du traumatisme et des violences, à des exigences de transformations sociales plus radicales.
Ainsi, parce qu’il opère un renversement qui conduit à psychologiser et pathologiser des comportements qu’il conviendrait plutôt d’approcher à partir d’une grille d’analyse politique et socioconstructiviste ; et parce que la focalisation sur les « relationnels en domination » conduit à mettre entre parenthèses les rapports sociaux de domination et leurs liens avec les vécus traumatiques, Trauma de Juliet Drouar déçoit les espoirs d’y lire une conception politique et queer du traumatisme. C’est pourtant d’une telle conception dont nous avons collectivement besoin aujourd’hui10.

