Des hommes raisonnables : harcèlement sexuel et normes de conduite en psychologie sociale

  • Reasonable men: Sexual harassment and norms of conduct in social psychology

Résumés

Le harcèlement sexuel fait l’objet d’une attention sans précédent ces dernières années. Au sein du monde universitaire, le harcèlement sexuel entretient une relation particulièrement réflexive avec les sciences humaines dans la mesure où il est à la fois un objet de recherche et un comportement problématique pour les personnes impliquées dans cette recherche. Cet article propose une histoire partiale dans laquelle ces deux éléments représentent une même manifestation de la culture du harcèlement sexuel en psychologie sociale. Nous suivons ici Haraway en utilisant le concept de culture pour saisir la manière dont les psychologues donnent sens à leurs pratiques formelles de production de savoir. Notre histoire est multi-située et rassemble (1) l’utilisation du harcèlement sexuel comme technique expérimentale, (2) l’activisme et la recherche féministes qui ont fait du harcèlement sexuel un objet de connaissance en psychologie sociale, et (3) les témoignages oraux de harcèlement sexuel parmi les psychologues sociaux. En confrontant ces contextes entre eux, nous fournissons une description détaillée de la manière dont le harcèlement sexuel initie les femmes et les hommes à des cultures de contrôle en psychologie sociale expérimentale pour mettre en lumière le dilemme éthico-épistémologique inhérent aux pratiques disciplinaires.

Sexual harassment has received unprecedented attention in recent years. Within academia, it has a particularly reflexive relationship with the human sciences in which sexual harassment can be both an object of research and a problematic behavior amongst those engaged in that research. This paper offers a partial history in which these two are brought together as a common object of social psychology’s culture of sexual harassment. Here we follow Haraway in using culture to capture the sense-making that psychologists do through and to the side of their formal knowledge production practices. Our history is multi-sited and draws together (1) the use of sexual harassment as an experimental technique, (2) feminist activism and research which made sexual harassment an object of knowledge in social psychology, and (3) oral history accounts of sexual harassment amongst social psychologists. By reading these contexts against each other, we provide a thick description of how sexual harassment initiates women and men into cultures of control in experimental social psychology and highlight the ethical-epistemological dilemma inherent in disciplinary practices.

Plan

Texte

Les débats autour du harcèlement sexuel ont dominé la deuxième moitié de l’année 2017 et une grande partie de l’année 2018, incluant, via le mouvement #metoo, des détails prolifiques sur les expériences de victimes d’agression sexuelle et de harcèlement. À l’université, comme ailleurs, le harcèlement sexuel continue. Pourquoi cela ? Les chercheurs et chercheuses en sciences sociales ont conclu que, quelles que soient les mesures politiques en vigueur, les normes de conduite sanctionnent le harcèlement sexuel (Pryor et al., 1995) et pénalisent tant celles et ceux qui en sont la cible que celles et ceux qui parlent en leur nom (par exemple Weale & Batty, 2016). Les normes sont difficiles à transformer car leur influence est, par définition, implicite. Peu d’individus résistent à ces exigences « situationnelles » difficiles à détecter comme l’a récemment fait l’universitaire Sara Ahmed en démissionnant de son poste plutôt que de se rendre complice de leurs dynamiques au sein de l’Université de Goldsmiths, à Londres, au Royaume-Uni :

Je ne parle pas d’un individu malhonnête en particulier, ni de deux, ni même d’un élément malhonnête, ni encore d’une institution malhonnête. Nous parlons de la manière dont le harcèlement sexuel s’est normalisé et généralisé — en tant que forme à part entière de la culture universitaire. (Ahmed, 2016)

Comme cet exemple le suggère, les personnes qui contreviennent à la norme restent rarement des leaders d’opinion susceptibles de redéfinir ces normes au sein des cultures institutionnelles qu’elles mettent à l’épreuve.

Plutôt que de dénoncer, une fois de plus, les défaillances de l’université, nous aimerions décrire la manière dont le savoir académique permet d’expliquer en partie la persistance du harcèlement sexuel dans ses couloirs. Certaines disciplines académiques, dans les sciences humaines en particulier, prennent le « harcèlement sexuel » comme objet d’étude. La promesse, dans le témoignage d’Ahmed, de construire une explication par les normes et la normalisation, nous mène à la psychologie sociale. Le harcèlement sexuel reste un problème comme un autre dans le champ académique de la psychologie (Rosenthal et al., 2016), à la différence qu’il a également été pris comme objet d’étude et comme technique de recherche. En recueillant des récits de harcèlement sexuel pour constituer tout à la fois une méthode, un objet et une expérience vécue, nous proposons une histoire partiale de la culture scientifique masculiniste (Haraway, 1997) à l’œuvre en psychologie sociale, et de ses conséquences.

Notre histoire ironique s’oppose aux discours « romantiques » de la psychologie non-réflexive (Herman, 1996), au sein de laquelle les expérimentateurs monopolisent les récits à leur propre avantage épistémologique (Scheibe, 1988). Comme Keller (1985) l’a souligné, les rapports non-réflexifs entre sujet et objet dans l’empirisme du début de la science moderne ont d’abord été conçus à travers des métaphores de la violence (hétéro)sexuelle coercitive, commise par des esprits masculins actifs opposés à la nature (genrée au féminin). Le manque de réflexivité a longtemps été une marque des cultures dominantes et extraféministes de la science psychologique (Morawski, 1994), même lorsque des visions plus réflexives de la science ont été pratiquées par intermittence par des psychologues de tous genres depuis que la discipline a été fondée (Morawski, 2005). Les psychologues sociaux ont longtemps pris part à ce fantasme masculiniste de la science non-réflexive, tandis qu’une minorité d’entre eux ont tenté d’historiciser ces recherches expérimentales de vérité pour mieux les rejeter comme des erreurs tragiques (Cherry, 1995 ; Gergen, 1973). Notre approche est informée par l’optimisme de White (1973) selon lequel l’ironie est susceptible d’aller au-delà de la romance comme de la tragédie et surtout de faire dérailler l’équation entre récit historique et vérité. Alors que le champ de la psychologie sociale se trouve à nouveau dans une crise manifeste — causée par des fraudes, la non-reproductibilité des expérimentations, et les tentations d’une confusion entre recul critique et prédiction au sein d’une discipline qui valorise les conclusions contre-intuitives (Pettit, sous presses) — la tragédie est un genre avec lequel les psychologues sociaux contemporains sont déjà trop familiers. Plutôt que de frapper les (relativement bons) tenants de la psychologie sociale alors qu’ils sont déjà épistémologiquement à terre, notre désir est celui d’une réorientation de l’attention sur la manière dont une « science de relève » [successor science] féministe pourrait aujourd’hui émerger, et sur le rôle d’une histoire partiale du harcèlement sexuel pour y parvenir.

Dans ce qui suit, nous explorons trois contextes charnières du développement de la psychologie sociale transnationale au sein desquels le harcèlement sexuel a été opérant. En premier lieu, ce qui est décrit c’est l’usage banal qui est fait des harcèlements sexuels comme stimuli normatifs dans les études sur la dissonance cognitive menées par les hommes apparemment raisonnables qui ont cultivé l’identité de la psychologie sociale comme science expérimentale. Le harcèlement sexuel de femmes par des hommes a continué d’être vu comme une pratique expérimentale raisonnable, alors même que l’exposition de participants hommes à des stimuli sexuels soulevait des inquiétudes éthiques. Ces études et les critiques qui leur furent associées révèlent la nature genrée et hétérocentrée de la production du savoir psychologique et de son éthique. Dans un second temps, c’est l’émergence du harcèlement sexuel comme objet de la recherche psychologique qui est décrit. Depuis les années 1970, les psychologues ont examiné la prévalence du harcèlement, établi des directives professionnelles visant à l’interdire, et ont mis l’expertise psychologique en pratique dans les tribunaux. Ces événements ont attiré l’attention sur les normes de conduite qui autorisent le harcèlement sexuel dans de nombreux lieux de travail et ont mis à l’épreuve l’androcentrisme de la norme tacite selon laquelle une telle conduite serait « raisonnable » pour la seule raison que des hommes l’ont considérée comme telle. En dernier lieu, les histoires orales recueillies constituent un point de vue privilégié, ainsi qu’un angle différent, à travers lequel observer les normes des cultures expérimentales en psychologie sociale. Une étude de cas d’Henri Tajfel, l’un des fondateurs de la théorie de l’identité sociale, centrale dans la discipline, illustre les moyens par lesquels les normes de conduite qui alimentent le harcèlement sexuel sont ancrées dans les cultures expérimentales, rendant ainsi « raisonnable » la conduite problématique de certains expérimentateurs. Les résonances ironiques à travers et à l’intérieur de ces trois instanciations du harcèlement sexuel révèlent la manière dont les normes sociales ont façonné l’épistémologie et l’éthique de la psychologie sociale.

Des expérimentations gênantes : dissonance cognitive et initiations expérimentales

Depuis les années 1950, une forme de psychologie sociale influente à l’échelle transnationale a pris racine aux Etats-Unis comme jamais auparavant (Collier et al.,1991). L’exercice du pouvoir et du contrôle sur autrui était alors emblématique et problématique, dans la psychologie sociale expérimentale de cette époque (Danziger, 2000). La recherche de Leon Festinger et de ses étudiants et étudiantes sur cet inconfort psychologique qu’ils appelèrent dissonance cognitive, causé par le maintien concomitant de croyances ou d’attitudes incompatibles les unes avec les autres, était au centre de ce développement. Au cours des premières expérimentations, ces psychologues provoquèrent des états de dissonance cognitive au travers de situations expérimentales diverses, inédites et souvent fallacieuses, et observèrent la manière dont leurs participantes et participants tâchaient de réduire cet état de dissonance. Alors qu’une sensibilité éthique à l’égard de méthodes frauduleuses se développait, les psychologues sociaux ont fait face à un dilemme entre une science et une éthique fondées sur le fait de mentir à autrui tout en le soumettant au contrôle expérimental. Ces expérimentations étaient-elles trop réalistes (et, par là, contraires à l’éthique) ou insuffisamment réalistes (et manquant, par conséquent, du réalisme nécessaire à l’explication de situations du monde réel) ? Les expérimentations bien connues de Milgram sur l’obéissance ont été sujettes à ces deux formes de critique (Baumrind, 1964 ; Orne & Holland, 1968). Conçu en ces termes, le laboratoire expérimental apparaît comme « foyer de vérité » [truth-spot] déterminé (Gieryn, 2002) dans la production de savoir, qui à la fois existe en dehors de la réalité plus large du monde et sert d’espace hyper-réel depuis lequel des comportements très réels et largement généralisables peuvent être produits. Dans cette partie, nous envisageons deux expérimentations du groupe de Festinger durant lesquelles les expérimentateurs ont délibérément monté des scènes d’humiliation sexuelle afin de générer l’expérience pénible d’un état de dissonance cognitive.

Pour commencer, Elliot Aronson et Judson Mills (1959), en tant que membres du groupe de recherche de Festinger, menèrent leur étude aujourd’hui classique sur la dissonance cognitive, au cours de laquelle ils démontrèrent « l’effet de l’intensité de l’initiation sur l’appréciation d’un groupe ». Dans les chapitres portant sur les méthodes expérimentales qui figurent dans de multiples éditions du texte de référence, très estimé de la discipline, The Handbook of Social Psychology (Aronson et al.,1985 ; Aronson & Carlsmith, 1968), cette étude est depuis longtemps considérée comme l’exemple même du projet expérimental bien conçu. De manière successive et jusqu’à aujourd’hui, ces chapitres co-écrits par Aronson ont formé des cohortes d’étudiantes et étudiants diplômés à la culture de la psychologie sociale expérimentale (Wilson et al.,2010 ; voir Stam et al.,2000). La condition expérimentale de cette étude exigeait de femmes qu’elles lisent à haute voix à Aronson (l’expérimentateur) « douze mots obscènes, tels que niquer, bite, baiser » ainsi que « des descriptions détaillées d’activité sexuelle issues de romans contemporains » (Aronson & Mills, 1959, p. 178). Ces dernières comprenaient, comme Aronson (2010) le rappellera plus tard, « deux passages particulièrement érotiques de L’Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence » (p. 111). L’hypothèse-clé de l’expérience, confirmée par la suite, était que des femmes soumises à cette « épreuve de la gêne » feraient preuve d’une plus grande sympathie pour un groupe de discussion qui lui succéderait que des femmes sujettes à une initiation moins gênante.

Les tentatives pour passer des circonstances intrigantes de cette expérience à des revendications généralisables autour de la dissonance cognitive montrent la politique genrée des expérimentations de la psychologie sociale hyper-réelle. Comme Mills l’a rappelé, « nous avons choisi de lire une liste de mots salaces non pas parce que nous avions toute une foule d’idées et que celle-ci était la plus “mignonne”. C’était la seule qui semblait pouvoir faire l’affaire dans le contexte où nous travaillions » (cité par Patnoe, 1988, p. 248, souligné dans l’original). Cet emploi du mot « mignonne » [cute], avec ses multiples significations, est éclairant si on le lit conjointement avec l’explication que fait Mills et selon laquelle la « démarche était habilement conçue. Non pas uniquement parce que la manipulation était “mignonne” mais parce que tout fonctionnait au sens où ça allait bien ensemble — comme une femme quand elle s’habille » (Mills cité par Patnoe, 1988, p. 247). Cette analogie ouvertement genrée pour qualifier la construction de l’étude est en net contraste avec d’autres descriptions de cette étude ayant adopté par défaut la pratique alors courante de pronoms masculins pour décrire l’étude et ses participantes, qui étaient pourtant toutes des femmes (voir Aronson & Carlsmith, 1968, p. 4). Par de tels témoignages, la gêne sexuelle délibérée de participantes femmes par un expérimentateur homme a été posée comme accessoire par rapport aux hypothèses de l’expérimentateur sur l’initiation et, du moins dans certains contextes, invisible à celles et ceux qui prirent connaissance des résultats de l’étude. En même temps, l’attribution de « mignonnerie » à l’embarras sexuel de ces femmes par ces hommes suggère une dynamique sexualisée intrinsèque à la relation entre les participantes et les expérimentateurs qui procura un certain plaisir à ces derniers. Où et comment la « mignonnerie » a-t-elle donc pu être réelle ? Elle n’exista que dans la différence ironique entre ce qui s’est réellement passé dans l’expérience et ce qui a été enregistré comme preuve scientifique de ce qui se passe réellement pendant une initiation violente. Ce « mignon » exercice du pouvoir, cette incitation à un discours suggestif et « embarrassant », était-il vécu sur le moment comme érotique par ses expérimentateurs masculins ? Si tel est le cas, alors cette question est indissociable de l’apport scientifique de l’étude.

Non seulement le statut ontologique de l’expérience était hyper-réel, mais son éthique l’était aussi. À la fin des années 1960, les critiques des préjudices causés par des expériences fallacieuses et contraires à l’éthique étaient devenues plus courantes en psychologie sociale. Ce contexte ultérieur remit en question la norme éthique précédente, qui consistait à ne pas tenir compte du malaise des participants et participantes. Dans le premier chapitre d’un manuel sur la conduite d’expériences en psychologie sociale, Aronson décrivit l’étude non pas comme un modèle de l’embarras qui peut être éprouvé dans le monde réel, mais comme une version édulcorée de celui-ci : « la lecture d’une liste de mots obscènes est probablement beaucoup plus douce qu’une initiation réelle hors du laboratoire » (Aronson & Carlsmith, 1968, pp. 5-6). L’expérience de l’initiation réelle des femmes fut minimisée et comparée à des initiations hypothétiques que des hommes auraient pu vivre dans des situations que ces chercheurs n’ont jamais étudiées, puisque cet embarras « était plutôt pâle en comparaison des initiations utilisées par les sociétés primitives et même par certaines fraternités universitaires » (Aronson & Carlsmith, 1968, p. 11). Ce n’est que plusieurs décennies plus tard que l’expérience d’Aronson et Mills frappa d’autres chercheurs et chercheuses par son étrangeté, au vu de sa similitude avec l’expérience trop fréquente d’attention sexuelle non désirée dans la vie quotidienne des femmes. A notre connaissance, Lubek et Stam (1995) ont été les premiers à soulever ce point critique.

La critique contemporaine de la recherche d’Aronson et Mills n’a pas seulement omis de souligner la dynamique de genre problématique de l’étude : elle l’a étendue. L’usage de stimuli sexuels a été décrit comme problématique, non pas pour des raisons éthiques, mais parce qu’il introduisait une confusion potentielle qui discréditait les apports de cette étude à la théorie de la dissonance cognitive. Les personnes qui détractèrent l’étude se demandèrent si le fait d’apprécier davantage le groupe après une initiation violente était produit par l’excitation sexuelle plutôt que par la « dureté » de cette initiation (Gerard & Mathewson, 1966). Ainsi, une réplique ultérieure de l’expérience fit précéder une discussion de groupe sur la morale d’un test employant des chocs électriques comme stimuli « pour éliminer [de l’expérience] ces filles qui auraient tendance à se laisser emporter par leurs émotions » (Gerard & Mathewson, 1966, p. 282). Les femmes étaient mises en position de sujets problématiques (voir Shields, 2007) et rendues inaptes, par leur sexualité et leur émotivité, à produire des théories générales sur le fonctionnement du comportement social humain. Cela impliquait que des hommes conçoivent, à travers leurs expérimentations, un nombre de plus en plus important de stratagèmes nuisibles pour arracher du savoir à des sujets sexuels et émotionnels jugés encombrants.

Les normes qui ont pris forme dans la psychologie sociale autour des expériences des années 1960 étaient non seulement genrées mais hétéronormatives, comme le montre clairement un cas très différent mené par le groupe de Festinger. Au cours de la recherche menée par Dana Bramel dans le cadre de sa thèse de doctorat (1963), la dissonance cognitive était provoquée chez des étudiants hommes, par la présentation « de photographies d’hommes séduisants en petite tenue » (p. 319), et en leur faisant un feedback erroné, via un matériel physiologique factice, pour les convaincre que leurs réponses révélaient une excitation homosexuelle latente. Comme pour l’étude d’Aronson et Mills, l’intention de Bramel était d’utiliser la sexualité pour induire un malaise ; et dans ce cas précis, pour susciter une dissonance cognitive susceptible d’être résolue par la projection d’une homosexualité non désirée sur d’autres hommes. Cette hypothèse semblait confirmée par les résultats de Bramel (1962, 1963) selon lesquels, sous ces conditions, les hommes étaient plus prompts à attribuer de l’homosexualité à d’autres hommes et à détecter des signes d’homosexualité latente dans les résultats du Thematic Apperception Test d’autres étudiants.

Le sort qui fut fait à ces deux études au cours de la décennie suivante n’aurait pas pu être plus différent. Alors que l’étude d’Aronson et Mills est devenue un classique des manuels scolaires et un modèle de conception expérimentale, à la fin des années 1960, l’étude de Bramel a été considérée comme un cas paradigmatique de science contraire à l’éthique, compte tenu de ses possibles préjudices sur le long terme. Dans une critique influente des expériences fallacieuses, Kelman (1967) s’inquiétait du sort des participants de Bramel car « pour de nombreuses personnes de cet âge, l’identité sexuelle est encore un enjeu brûlant et sensible, et les doutes que l’expérience de laboratoire produit sur ses participants peuvent prendre une vie propre et perdurer pendant un certain temps » (p. 4). Malgré sa référence aux « personnes de cet âge », il ne fait aucun doute que seuls des hommes hétérosexuels occupaient la position de sujet universel dans la psychologie expérimentale des années 1960. L’empathie et l’inquiétude que suscitent les participants de Bramel posent des limites à ce qu’une expérimentation peut ou ne peut pas être, mais à notre connaissance aucun auteur de cette époque de la psychologie sociale dominée par les hommes n’a fait preuve d’une telle inquiétude à l’égard des femmes ayant participé à l’étude d’Aronson et Mills. Harceler sexuellement des femmes, c’est « amusant » (Lubek & Stam, 1995), mais harceler sexuellement des hommes, et en particulier inciter de jeunes hommes impressionnables à se questionner sur leur hétérosexualité, cela va un peu trop loin.

Dans la mesure où les participant·es à la recherche ont été placé·es dans des situations gênantes, ces expériences ne font que flirter avec la vérité, sans respect de l’éthique. Dans la mesure où elles ne parviennent pas à imiter des situations réelles, elles manquent tragiquement de réalisme et de pouvoir explicatif. Ni la romance ni la tragédie ne suffisent à elles seules à saisir l’ironie genrée de leurs différents sorts, qui suggèrent une empathie genrée avec le malaise des hommes, que ne suscite pas celui des femmes. Des réflexions plus récentes réitèrent cette empathie genrée. Aronson (2010) a mis l’accent sur l’interprétation subjective de la situation expérimentale des participantes, comme une confirmation de sa validité :

Dans nos expériences, le laboratoire prend vie ; des choses réelles arrivent à des personnes réelles [...] nous plongions les gens au cœur d’une situation si réelle pour eux qu’ils devaient réagir comme ils l’auraient fait en dehors du laboratoire. (p. 113)

Pourtant, ce qui est rendu réel dans de telles situations n’est que ce que les psychologues eux-mêmes se racontent normativement, après coup, comme étant la vérité (Scheibe, 1988). Ce que les expérimentateurs considèrent comme « l’interprétation subjective » de la situation par les participants et participantes est limité par la capacité du psychologue à compatir avec leur vécu subjectif de l’expérimentation. Dans ce cas précis, l’empathie était limitée aux constructions de l’embarras, y compris celle d’Aronson (2010) : « croyez-moi, lire ce matériau à haute voix était vraiment gênant — pour moi comme pour les étudiants ! » (p. 111). L’empathie genrée d’Aronson envers les hommes, y compris les « sociétés primitives » et les « fraternités universitaires » fantasmées, ainsi que la réflexion sur son propre malaise, ont été significativement prioritaires par rapport à la préoccupation pour les femmes très réelles qu’il avait intentionnellement mises dans l’embarras.

La divergence des critiques autour de la dimension problématique de la sexualité révèle l’ironie genrée de la raisonnabilité expérimentale. La sexualité des femmes ayant participé à l’expérience a été posée comme problématique eu égard à la production d’un savoir psychologique généralisable, tandis que la sexualité des hommes ayant participé à l’expérience a fait l’objet de préoccupations empathiques quant au préjudice individuel. Prises dans leur ensemble, ces études et les critiques qui en découlent illustrent la teneur genrée et hétérocentrée de la production du savoir psychologique, et la manière dont ces deux aspects ont été maintenus au sein de la culture masculiniste de la discipline. Pourtant, bien que les participantes et les participants aient été exposés à des situations expérimentales problématiques, seuls ces derniers ont reçu la reconnaissance du caractère problématique de telles expériences, faute d’un terme défini pour les désigner.

Le harcèlement sexuel et la psychologie comme discipline

Ce n’est pas avant les années 1970 que le « harcèlement sexuel » est devenu, en se développant de manière entrecroisée, un terme défini, une construction juridique et un objet de la science et de l’intervention psychologiques. Formulé pour la première fois dans le contexte des mouvements pour les droits civiques et pour les droits des femmes aux États-Unis, la catégorie de « harcèlement sexuel » permit de délimiter une expérience bien trop familière et de la rendre publiquement opérante. Situé à l’intersection des préoccupations féministes sur l’égalité des chances ainsi que sur la discrimination et la violence sexuelles généralisées, le harcèlement sexuel englobe des actions allant des sous-entendus à l’agression sexuels (Baker, 2008). Dans les décennies qui suivirent, les efforts visant à délimiter et à restreindre cette catégorie comportementale ont impliqué à la fois des juristes et des psychologues.

Les injonctions juridiques contre le harcèlement sexuel virent le jour au milieu des années 1970 aux États-Unis et eurent une influence à l’échelle internationale. Une série de décisions judiciaires cruciales rendues dans le pays en 1977 affirma que le harcèlement sexuel était en réalité illégal en vertu des dispositions du Civil Rights Act de 1964. Le fait de qualifier le harcèlement sexuel de discrimination de genre permit aux juristes, ainsi qu’aux femmes qu’elles représentaient, de considérer les interactions sexuelles importunes sur le lieu de travail comme des violations du Titre VII, la section de la loi de 1964 portant sur l’égalité des chances en matière d’emploi, qui interdit explicitement la discrimination à l’emploi fondée sur le genre (entre autres caractéristiques). Cela leur permit également de demander réparation devant les tribunaux (Baker, 2008). Les dispositions contre le harcèlement sexuel dans les lieux éducatifs suivirent une trajectoire similaire. La psychologue Bernice Resnick Sandler (2007) joua un rôle décisif dans l’adoption du Titre IX de l’Education Amendments Act, interdisant la discrimination fondée sur le genre — ce qui comprenait, et cela fut rapidement établi, le harcèlement sexuel — dans les établissements d’enseignement recevant des fonds fédéraux. Cette interprétation du harcèlement sexuel comme forme de discrimination de genre eut une grande influence dans d’autres juridictions, notamment au Royaume-Uni et au Canada qui définirent tous deux le harcèlement sexuel en des termes similaires, respectivement en 1978 et 1980 (Crouch, 2000). Ainsi, à l’échelle internationale, le harcèlement sexuel, défini de sorte à inclure les efforts antérieurs pour embarrasser des hommes et des femmes dans le cadre d’expériences de psychologie sociale, a été de plus en plus considéré comme une question de discrimination de genre.

Comme l’ont révélé les premières enquêtes sur le harcèlement sexuel, les femmes psychologues de cette époque ont dû faire face à un intérêt sexuel non désiré au sein de la profession (Pope et al.,1979). Malheureusement, et de façon peut-être révélatrice, nous ne savons que peu de choses sur la façon dont les premières générations de femmes psychologues ont vécu ces formes d’intérêts sexuels non désirés. La seconde moitié du 20ème siècle sera mieux documentée, en partie grâce aux efforts de projets tels que Psychology’s Feminist Voices (www.feministvoices.com) et son ample initiative d’histoire orale. Les entretiens d’histoire orale menés avec des psychologues canadiennes et états-uniennes, ainsi que les publications de leurs réflexions, éclairent en profondeur la culture scientifique masculiniste de la discipline à partir des années 1960, suggérant qu’il s’agissait « d’une époque où il était considéré non seulement comme acceptable mais comme presque obligatoire que les hommes composant le corps professoral draguent les étudiantes diplômées » (Stark, 2009, p. 8). Les conférences universitaires où l’alcool était à l’honneur « passaient à un autre niveau » (Stark, 2009, p. 8). La contestation d’un tel comportement était un processus périlleux, car les normes et les politiques contraires au harcèlement sexuel étaient inexistantes et que les harceleurs eux-mêmes occupaient souvent des rôles disciplinaires ou administratifs puissants (voir Gallivan, 2008). Carolyn West (2010) fut victime de harcèlement sexuel durant sa formation de post-diplôme, de la part de son superviseur clinique qui lui dit un jour : « Vous avez l’air mal à l’aise. Vous seriez peut-être plus à l’aise allongée sur mon bureau » (p. 176)1. Aaronette White (2011) fut violée par un professeur, qui était également adjoint au vice-président de son université. En tant que femmes noires, les expériences de West et de White montrent également comment, dans le harcèlement sexuel, l’exercice du pouvoir n’est pas seulement genré, mais se situe à l’intersection de rapports sociaux de genre et de race par exemple.

Les femmes composant le corps enseignant dont les recherches portaient sur des questions de genre se sont également remémorées la façon dont ces recherches ont attiré l’attention de leurs harceleurs. Revenant sur son premier poste de professeure aux États-Unis au milieu des années 1970, Frances Cherry (1995) écrivait sur

l’époque précédant immédiatement les politiques autour du harcèlement sexuel, lorsqu’en arrivant au travail je trouvais des notes sexuellement explicites sous ma porte de la part d’un collègue en position de juger mon travail et les sentiments d’impuissance, de désillusion et de culpabilité qui s’ensuivaient. (p. 54)

La psychologue sociale Esther Greenglass (2005) fit remarquer qu’à l’époque où elle était nouvelle en tant que membre du corps professoral de l’Université York à Toronto, au Canada, des collègues chevronnés avertirent celles qui cherchaient à mobiliser des travaux portant sur la psychologie des femmes de « cesser de faire des vagues [...] de faire leur travail et de la fermer, d’être des filles sages » (p. 11). En même temps, « ils vous tapaient sur les fesses » et, bien que « le terme de harcèlement sexuel n’existait pas, vous vous y attendiez. Vous savez, c’était dégradant mais vous ne disiez rien parce que vous auriez perdu votre boulot » (Greenglass, 2005, p. 11). Bien que ces récits soient tirés du passé (voir Scott, 1991), ils suggèrent que le harcèlement sexuel était alimenté à la fois par les normes de ce qui était considéré comme une conduite « raisonnable » sur un lieu de travail et de ce qui constituait un savoir psychologique « raisonnable » ; le harcèlement visant parfois à les alimenter en retour.

Néanmoins, malgré ces résistances, les féministes ont eu un impact sur la transformation de la discipline. En 1974, un groupe de travail de l’American Psychological Association (APA) avait identifié les pratiques sexuelles ayant lieu au cours de la thérapie comme une manifestation du sexisme omniprésent dans la pratique thérapeutique, ce qui exhorta, trois ans plus tard, à la première déclaration du code de déontologie des psychologues de l’APA, selon lequel les contacts sexuels avec les clients étaient contraires à l’éthique (Kim & Rutherford, 2015). Dans le sillage des réformes éthiques de la discipline, dans les années 1960 et 1970 (Stark, 2010), la Society for the Psychology of Women, division 35 de l’APA — elle-même créée en 1973 seulement — mit sur pied un groupe de travail sur le harcèlement sexuel vécu par les étudiantes et les étudiants (Frisch, 1979). Explicitement centrées sur cette population, les recommandations du groupe de travail étaient de grande ampleur, appelant au développement de ressources éducatives, au lancement d’un « projet de témoignage d’expert, qui rassemblerait des documents et proposerait un guide pour les psychologues appelé·es à témoigner en tant qu’expert·es dans des cas de harcèlement sexuel », et à des changements dans « la profession et au sein de l’APA en tant qu’organisation » (Feminist Forum, 1981, p. 7). Cette dernière volonté fut prise en compte, à certains égards du moins, comme le montre la modification presque simultanée du code de déontologie de l’APA. Une précédente révision des principes éthiques de l’association dans les années 1970 incluait une formulation interdisant aux psychologues de pratiquer ou de tolérer la discrimination sur la base du genre (entre autres caractéristiques) « dans l’embauche, la promotion ou la formation » (American Psychological Association, 1977, p. 22). Bien qu’il soit, en théorie, suffisamment large pour englober le harcèlement sexuel en tant que discrimination de genre, le code de déontologie de 1981 stipule explicitement que « les psychologues ne tolèrent ni n’engagent de harcèlement sexuel », défini comme « des commentaires, des gestes ou des contacts physiques délibérés ou répétés, de nature sexuelle, et non désirés par les destinataires ». Les destinataires formaient un groupe large et hétérogène comprenant « les client·es, les superviseur·euses, les étudiant·es, les employé·es, ou des participant·es à des recherches » (« Principes éthiques des psychologues », 1981, p. 636). Suivant un trajet similaire aux injonctions émises par la loi, des interdictions disciplinaires furent rapidement adoptées par la British Psychological Society (« Un code de conduite pour psychologues », 1985) et l’Association canadienne de psychologie (voir Pyke, 1996) contre le harcèlement sexuel.

Après l’édiction du code de déontologie de l’APA en 1981, les psychologues durent adopter des impératifs juridiques, moraux et éthiques, en s’opposant au harcèlement sexuel en tant que psychologues. Les expérimentations incluant le harcèlement sexuel intentionnel, telles que celles d’Aronson et Mills, ainsi que celles de Bramel, étaient désormais jugées — du moins en apparence — déraisonnables. Cette limitation des pratiques de recherche n’était pas sans ironie, car les psychologues féministes ont non seulement œuvré à éliminer le harcèlement sexuel de la conduite professionnelle, mais aussi à produire de nouveaux savoirs psychologiques sur la question.

À l’instar des recherches pionnières sur le viol (Gavey, 2005 ; Rutherford, 2017), les premiers efforts pour étudier le harcèlement sexuel se sont concentrés sur la prévalence et les perceptions de ces comportements (Gutek et al.,1980). Dans ce processus, le harcèlement sexuel a acquis une réalité ontologique en tant que problème social permanent qu’une psychologie plus inclusive des perspectives des femmes serait en mesure d’aborder. Dans le paradigme de la cognition sociale — une approche de la recherche en psychologie sociale qui reposait, en partie, sur le dispositif de la dissonance cognitive des années 1960 — les psychologues ont exploré les différences de perceptions entre les sexes concernant le harcèlement sexuel (voir Fitzgerald & Shullman, 1993). De multiples études ont révélé des différences genrées dans ce qui est considéré comme une conduite raisonnable, les hommes catégorisant moins que les femmes certains comportements sur le lieu de travail comme étant du « harcèlement sexuel ». C’est aux États-Unis que cet écart est le plus important (Pryor et al., 2000). Ces écarts genrés en matière de conduite raisonnable eurent un fort impact sur les tribunaux, comme dans l’affaire Ellison contre Brady (1991), où la norme existante de « l’homme raisonnable » concernant les comportements qui constituent ou non un « harcèlement sexuel » fut remise en question par l’application de la norme de la « femme raisonnable » (voir Forell & Matthews, 2000), tandis qu’en 1993, dans l’affaire Harris contre Forklift Systems, les avocats de l’APA présentèrent sur la question un mémoire d’amicus curiae devant la Cour suprême. En portant devant les tribunaux des concepts de psychologie sociale — telles que les normes implicites de conduite raisonnable des femmes et des hommes — les féministes ont mis à l’épreuve la compréhension tacite, singulièrement androcentrique, des normes sociales sur le lieu de travail.

Cette psychologisation du harcèlement sexuel a rendu plus importants encore les enjeux du dilemme éthico-épistémologique au cœur duquel les premières expériences de dissonance cognitive étaient enlisées. Si l’exercice légitime de la législation sur le harcèlement sexuel dépend désormais de la réalité de ce que les psychologues sociaux trouvent dans leurs recherches, l’impératif de voir ce qui se passe concrètement lorsque les gens sont réellement harcelés sexuellement n’en est que plus important. Au cours des dernières années, un projet unique, entrepris par deux femmes psychologues sociales, a permis d’élaborer des « paradigmes expérimentaux réalistes en matière de harcèlement » (Woodzicka & LaFrance, 2001, p. 28) et y a exposé des jeunes femmes sous couvert d’entretiens pour des postes de chercheuses dans un département de psychologie. Cette démarche comporte à la fois des risques éthiques de préjudice psychologique et la promesse d’utiliser la science pour rendre réels les effets néfastes du harcèlement sexuel afin de faire évoluer les normes sociales. Le féminisme n’a pas fait disparaître le dilemme de l’expérimentateur, bien au contraire.

Identités sociales et initiation aux cultures expérimentales

La centralité de l’expérimentation, entendue comme le moyen de produire du savoir en psychologie, ne date pas d’hier. En plein cœur de la « crise » de la psychologie sociale, dans les années 1970 (voir Faye, 2012), le psychologue social Henri Tajfel (1972) s’opposa à la réalisation « d’expérimentations dans le vide », soutenant plutôt que les expérimentations pouvaient et devaient être utilisées pour aborder des questions sociales urgentes. Alors même qu’il avançait de tels arguments, Tajfel formait de jeunes psychologues sociaux à ce mode de pratique en y soumettant les femmes à de l’attention sexuelle non désirée.

Les histoires orales et autres récits rétrospectifs de femmes psychologues cités dans la partie précédente montrent que le harcèlement sexuel était un phénomène répandu dans la psychologie universitaire comme partout ailleurs. En tant qu’expériences qui se sont déroulées dans un large éventail de contextes universitaires, elles permettent de renforcer la préoccupation d’Ahmed sur la manière dont « le harcèlement sexuel s’est normalisé et généralisé — en tant que forme à part entière de la culture universitaire ». De manière complémentaire, un ensemble unique et inexploité d’histoires orales, livrées au cours d’entretiens, nous donnera un aperçu de la présence de cette culture dans un milieu institutionnel spécifique. Ces histoires orales fournissent un riche compte-rendu de la culture universitaire de la psychologie sociale à l’Université de Bristol, au Royaume-Uni, telle qu’elle s’est présentée sous la direction de Tajfel de 1967 jusqu’à sa retraite en 1981. Initiés par le History of Psychology Centre de la British Psychological Society et menés par l’assistante de recherche Sandra Cameron en 1999, ces entretiens ont été entrepris dans le cadre d’un projet de livre sur Tajfel resté inachevé. Toutes les personnes interrogées étaient présentes à Bristol pendant une certaine période du mandat de Tajfel dans cette institution. Parmi elles, d’ancien·nes étudiant·es de troisième cycle de Tajfel, un·e chercheur·euse postdoctoral·e, ainsi que son collègue de Bristol John Brown et son épouse Maureen Brown. Sur les dix personnes interrogées, seule l’une d’entre elles — Dame Glynis Breakwell (1999) — déclara qu’elle n’avait ni vécu ni entendu de rumeurs concernant le comportement sexuel inapproprié de Tajfel à Bristol. Au moment des entretiens, les participant·es consentirent à être interviewé·es et à ce que le matériel d’entretien soit conservé dans des archives et soumis à l’examen public2. Malgré ces enjeux de consentement, la question éthique de la réactivation de ces entretiens, qui documentent les expériences intensément personnelles de sujets encore vivants, demeure une considération omniprésente et irrésolue malgré les visées féministes du projet actuel, ou peut-être surtout du fait de ces visées (voir Potter, 2012).

Le harcèlement sexuel comme catégorie d’expérience définie n’est apparu qu’au milieu de la période où Tajfel était à Bristol et, y compris à ce moment-là, n’apparaissait qu’à des années-lumière. Indépendamment du terme, les personnes interrogées décrivent avec force détails comment cette attention sexuelle non désirée a été vécue par elles comme problématique. À la fin des années 1990, au moment où ces entretiens ont été menés, le harcèlement sexuel était un outil de description familier et facilement disponible pour qualifier l’attention sexuelle non désirée. Les personnes interrogées l’utilisèrent pour s’aider à décrire et à situer leurs expériences.

La psychologie sociale expérimentale s’est établie plus tardivement au Royaume-Uni qu’aux États-Unis, et a prospéré à Bristol sous la direction de Tajfel. Comme le groupe de Festinger à Stanford, le groupe de Bristol fut pionnier dans son contexte national, mais contrairement aux États-Unis, le Royaume-Uni ne connut pas d’essor plus large de la psychologie sociale expérimentale dans les années 1960, comme les quelques psychologues sociaux·les britanniques de cette époque — dont Hilde Himmelweit (le premier professeur de psychologie sociale au Royaume-Uni), Marie Jahoda, et Michael Argyle — ont pu en témoigner (Argyle, 2001). Tajfel et son groupe de recherche ont changé le paysage de la psychologie britannique de manière irréversible, érigeant Bristol en centre de psychologie sociale le plus important du pays (Turner, 1996) et en lieu-clé dans la communauté transnationale de la psychologie sociale (Moscovici & Markovà, 2006).

Né en Pologne en 1919, Tajfel étudiait à la Sorbonne à Paris lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata. Il s’engagea dans l’armée française et passa un certain nombre d’années dans un camp de prisonniers de guerre. S’il survécut à la guerre, sa famille périt dans l’Holocauste (Turner, 1996). La Seconde Guerre mondiale rendit Tajfel résolument engagé politiquement, et il s’efforça de mettre au jour les racines des préjugés et de la discrimination par des recherches expérimentales sur la catégorisation sociale. C’est son groupe qui, à Bristol, développa la théorie de l’identité sociale, aujourd’hui fondamentale dans la pensée de la psychologie sociale (voir Dumont & Louw, 2009), en concentrant l’attention des chercheur et des chercheuses sur la façon dont les comportements, les pensées, les sentiments et l’estime de soi des individus sont affectés par l’appartenance identitaire à des groupes sociaux. Au cours d’une expérience, de jeunes garçons se virent attribuer au hasard une appartenance à un groupe et montrèrent rapidement une préférence à attribuer des récompenses aux membres de l’endogroupe plutôt qu’aux membres de l’exogroupe, sans même connaître ces membres ni avoir d’interaction avec eux. Cette expérience des « groupes minimaux » a été, et reste, essentielle pour la théorie de l’identité sociale (Tajfel et al.,1971 ; Tajfel & Turner, 1979). La conclusion de l’expérience — à savoir que l’on soit prêt à renoncer à des avantages importants au sein de son groupe pour mieux s’assurer que l’autre groupe soit autant désavantagé — a rapidement été appliquée aux conflits industriels tranchants des années 1970 au Royaume-Uni (Brown, 1978).

La théorie de l’identité sociale pouvait s’appliquer à n’importe quelle identité sociale a priori, mais Tajfel était résolument peu intéressé de l’appliquer au genre, qu’il considérait, comme beaucoup d’autres hommes de l’époque, comme une question psychologique moins fondamentale, voire sans pertinence (Wetherell, 1999). Cette perspective limitée était informée par le fait que les premier·es étudiant·es de troisième cycle de Tajfel étaient en grande partie des hommes, ce qui donnait au groupe une tonalité de « boys’ club » (Billig, 1999)3. Plus tard, Tajfel eut plusieurs femmes comme étudiantes de troisième cycle et assistantes de recherche mais il avait grand peine à les traiter comme des égales intellectuelles (Eiser, 1999) et n’eut pas de collaborations sérieuses avec des femmes (Fraser, 1999). Les femmes qui entraient dans cet environnement étaient contraintes à se conformer aux normes de cet « ethos masculiniste » et « d’adopter ce style académique particulier » (Wetherell, 1999).

Les histoires orales décrivent Tajfel lui-même comme l’incarnation de ces normes et de cet ethos masculinistes. Lorsque des universitaires se rendaient à Bristol, il tenait séance derrière et dans son bureau, qui servait de lieu de séminaire. Outre ses critiques intellectuelles au vitriol, il interrompait les personnes qui s’exprimaient, parfois dans une langue qui n’était pas familière aux personnes présentes (R. Brown, 1999 ; Condor, 1999 ; Wetherell, 1999). Si une prise de parole l’ennuyait, il faisait des allers-retours entre la salle et l’extérieur (R. Brown, 1999 ; Condor, 1999 ; Skevington, 1999). Un jour, au milieu d’un séminaire, il « prit son téléphone, passa un appel en Pologne et se mit à parler en polonais » (Condor, 1999).

Cet ethos masculiniste autorisa le harcèlement. Aucun homme ne fit personnellement l’expérience de harcèlement sexuel de la part de Tajfel, mais certains eurent vent de rumeurs à propos d’événements dont ils ne furent pas les témoins directs (Billig, 1999 ; Eiser, 1999 ; Fraser, 1999 ; R. Brown, 1999). A Bristol, il semblait y avoir consensus sur le fait qu’il était « normal pour eux [les hommes de la faculté] d’avoir des relations avec leurs étudiantes de troisième cycle » (Wetherell, 1999). Ceci n’était pas limité à Tajfel. A un certain moment, John Turner et Howard Giles, collègues de Tajfel, commencèrent à se référer à certaines étudiantes de premier cycle comme étant « à prendre », tandis que les étudiants de premier cycle cherchaient apparemment à exercer leur propre pouvoir en visant « ce qu’on appelait le tour du chapeau » (Condor, 1999), référence sportive très britannique consistant à marquer trois buts sur un terrain de football.

Au cours de ces entretiens d’histoire orale, trois femmes étant passées par le groupe décrivirent leur propre expérience durant laquelle elles reçurent de Tajfel une attention sexuelle non désirée, et qualifièrent toutes ce comportement de problématique, importun et infructueux (Condor, 1999 ; Skevington, 1999 ; Wetherell, 1999). Deux d’entre elles avaient déjà fait l’expérience d’une attention sexuelle non désirée avant de venir à Bristol, mais trouvèrent néanmoins le comportement problématique de Tajfel difficile à nommer (Condor, 1999 ; Wetherell, 1999). Margaret Wetherell (1999), qui fut à Bristol entre 1978 et 1980, fait remarquer : « Nous n’avions pas de politique autour de cela à ce moment-là [...] ni de nom pour la qualifier, ni le sens de comment se positionner ». Wetherell se souvient également que « ce qui était le plus inquiétant, c’était l’ethos masculiniste de la compétition intellectuelle, plus menaçant et inquiétant encore que le harcèlement sexuel ». La dernière étudiante que Tajfel eut à Bristol, Susan Condor (1999), qui termina son doctorat en 1984 après la mort de Tajfel, se souvient que « le terme de harcèlement sexuel, s’il avait été inventé, n’aurait jamais été entendu dans ce pays ». C’était « l’époque où le harcèlement sexuel n’était pas une notion. C’était l’époque où il n’y avait pas de réelle reconnaissance que tout ça n’allait pas » (Condor, 1999).

Pour les étudiantes de troisième cycle qui s’étaient investies dans ce qui avait été surnommé « la mafia de Bristol » (Condor, 1999), passer à l’action n’avait rien d’évident. Condor fait remarquer que non seulement aucune procédure n’était en place à Bristol pour formuler des plaintes, mais que par ailleurs une culture hiérarchique d’initiation était établie :

il était entouré d’acolytes. Tous savaient ce qu’il faisait et l’avaient toléré pendant des années. Qui étais-je pour commencer à me plaindre ? Ce n’était pas comme s’il m’avait violée ou autre. Il n’avait fait que poser sa main sur mon genou et proposer qu’on s’assoie sur le lit.

Les rencontres en tête-à-tête avec Tajfel étaient particulièrement problématiques. Condor (1999) a rappelé que, lors de son entretien pour un poste de troisième cycle à Bristol,

la main de Tajfel glissait de plus en plus haut sous ma jupe. Mais d’une manière tellement sournoise qu’elle n’est jamais montée très haut. Donc à aucun moment je ne pouvais faire en sorte de l’arrêter ou de changer ma position. Il a fini par arriver carrément sous ma jupe. Et je me souviens avoir pensé à ce moment-là [...] que rien sur son visage n’indiquait que quelque chose de fâcheux était en train de se produire.

En lui offrant la bourse d’études, Tajfel s’assura de faire remarquer à Condor que c’était son intelligence et non ses « beaux yeux bleus » qui lui avait permis d’obtenir le poste (Condor, 1999). Une fois à Bristol, afin de se protéger de lui, elle « allait le voir en salopette, boutonnée » (Condor, 1999). L’attention sexuelle n’en fut pas déjouée pour autant. Condor rapporta que Tajfel s’asseyait à côté d’elle pendant leurs réunions et l’invitait à s’asseoir près de lui sur le divan qu’il conservait dans son bureau, en l’informant : « nous serions plus à l’aise si nous allions nous asseoir sur le lit » (Condor, 1999). De même, Wetherell (1999) dut « développer des stratégies lors de certains de ses dîners au cours desquels elle [s’assurait] de ne jamais être seule avec lui », tout en s’efforçant, à un moment donné, de se sortir d’une invitation inappropriée à « passer un week-end à Genève » avec Tajfel pour soi-disant rendre visite à un collègue.

Ce comportement était la norme à Bristol. Une fois, des plaintes concernant le comportement de Tajfel à l’égard d’étudiantes de premier cycle le firent convoquer devant le vice-chancelier pour qu’il se fasse passer un savon, mais il continua d’occuper son poste sans être inquiété (Condor, 1999 ; Eiser, 1999 ; Skevington, 1999)4.

Nous prenions note un peu plus tôt des réflexions d’Aronson, qui semblait appeler à l’empathie pour son propre embarras tout en mettant des femmes en position de malaise au cours de son expérience. Ironiquement, le comportement de Tajfel fut également excusé en partie car il était l’expression de son identité sociale, en particulier du fait de son statut de membre d’un exogroupe dans ce groupe majoritairement composé de jeunes Britanniques. Ce n’est que plus tard que les théoriciens et théoriciennes de l’identité sociale ont exploré la question suivante : quand est-ce que les membres de l’exogroupe sont-ils jugés moins sévèrement pour un comportement qui s’écarte des normes sociales que les membres de l’endogroupe ? (Marques et al.,1988). Condor (1999) donna l’explication suivante au comportement de Tajfel :

ils [les collègues masculins de Tajfel] avaient tendance à penser que c’était juste un vieux petit voyou. Et bien sûr, à cette époque, ne soyons pas anachroniques, c’était la façon dont les vieux voyous se comportaient, à l’époque. Mais aussi, ça ne leur aurait pas fait, soyons honnêtes, ça ne leur aurait pas été profitable de se plaindre de lui.

Il était perçu comme un « dragueur extraordinaire » (Skevington, 1999), doté d’un « immense charme ». Il « était très impulsif » (Brown, 1999), et sa tendance à diriger de l’attention sexuelle non désirée sur les femmes de son entourage fut interprétée comme étant partie prenante d’un « mode continental de relation aux femmes » (Wetherell, 1999). Tâchant d’expliquer son comportement envers les femmes, Tajfel fit référence au fait « d’avoir eu une expérience d’abstinence excessive dans les camps de concentration [sic], qui avait perturbé sa manière de penser aux choses, ainsi que ses besoins et ses intentions », explication qui aurait été « de notoriété publique » à Bristol (Skevington, 1999). Dans les termes employés plus tard par Wetherell (1998), la culture socio-psychologique à l’œuvre à Bristol développa tout un « répertoire discursif » autour du vécu personnel de Tajfel afin d’expliquer et de normaliser son comportement.

Dans ce contexte, cette attitude, bien que malvenue, était tolérée. Elle était considérée « comme légèrement irritante mais normale » (Condor, 1999), et les actions de Tajfel étaient interprétées comme habituelles et rituelles (Brown, 1999 ; Condor, 1999 ; Wetherell, 1999). Condor pensait que ses actions étaient une chose « dont il ne se souciait pas [...] il ne lui est jamais venu à l’esprit qu’il faisait quelque chose de mal » (Condor, 1999). D’autre part, Suzanne Skevington (1999), une postdoctorante qui se trouvait à Bristol au milieu des années 1970, raconta que, régulièrement, Tajfel parlait ouvertement de ses interactions inappropriées avec les femmes et expliquait ces comportements en se référant à son histoire personnelle. Tant le contexte local du groupe de Bristol, avec son ethos et ses normes masculinistes, que le contexte plus large de l’histoire personnelle de Tajfel, ont rendu « raisonnable » sa conduite envers les femmes.

La conduite qui eut cours à Bristol n’est pas seulement ironique lorsqu’on la compare aux termes de la théorie de l’identité sociale, mais aussi lorsqu’on la considère à la lumière de l’expérience d’Aronson et Mills qui l’a précédée. Pour les femmes qui se trouvaient dans l’entourage de Tajfel, son attention sexuelle importune a partiellement constitué leur « initiation violente » au boys’ club qu’était « la mafia de Bristol », et leurs interprétations de cette initiation font écho aux options limitées mises à la disposition des femmes, dans l’étude d’Aronson et Mills. Les femmes notèrent toutes les trois que la générosité intellectuelle de Tajfel faisait de lui, à leur avis, un excellent superviseur (Condor, 1999 ; Skevington, 1999 ; Wetherell, 1999). Dans des mots qui rappellent étrangement l’attitude des participantes d’Aronson et Mills justifiant la violence de l’initiation, Condor (1999) fit remarquer qu’elle « n’échangerai[t] pas [cette expérience contre une autre] » et que « si c’était à refaire, [elle] le referai[t] ». Elle ajoute : « Vous n’aviez pas à faire vos preuves où que ce soit. Vous étiez Bristol ». Cette initiation violente, bien que malvenue et dérangeante, n’était pas incompatible avec la formation d’une forte identification à l’endogroupe et d’un engagement à se joindre aux débats académiques en psychologie.

En termes plus généraux, cette dynamique de l’initiation suggère la manière dont une histoire du harcèlement sexuel pourrait informer l’actuelle crise de confiance de la psychologie sociale dans son épistémologie et son éthique propres. Dans le premier groupe de Festinger qui travaillait sur la dissonance cognitive, tout comme dans le groupe d’identité sociale de Tajfel (« la mafia de Bristol »), l’impact psychologique d’une initiation violente était tenu en haute estime. Aronson (2007) rappelle la réputation qu’avait Festinger de laisser dans son sillage des « étudiant·es brisé·es et en sang » (p. 13). Tajfel aussi, note Condor (1999), « était une terrible brute [...] Il ne s’agissait pas seulement de harcèlement sexuel. C’était une brute. Il y avait des gens qu’il aimait bien. Et si vous n’étiez pas l’une de ces personnes, il était capable de faire de votre vie un enfer ». Une émission de radio plus récente consacrée à Tajfel et à son travail, contenant des entretiens avec un certain nombre de ses anciens élèves hommes, a souligné sans problème ses méthodes d’intimidation professionnelle pour illustrer le fait qu’il « ne supportait pas facilement les imbéciles » (Henri Tajfel’s Minimal Groups, 2011), tout en passant sous silence sa conduite de harcèlement sexuel, celle-ci ayant probablement été indescriptible dans ce contexte, tandis que le harcèlement professionnel était plus facilement placé comme une illustration de grandeur intellectuelle. Cette éthique masculiniste de la psychologie, à Bristol comme ailleurs, s’est révélée dans des initiations à la discipline qui mirent en avant des exercices interpersonnels du pouvoir, sexuel et autre. De telles démonstrations de pouvoir ont des conséquences sur lesquelles des individus finissent par s’appuyer pour constituer le champ disciplinaire, leurs perspectives devenant ainsi centrales dans la production de savoir (Kristof, 2019). Cette sélection des perspectives se poursuit dans les histoires orales au centre de notre analyse puisque seules les voix de celles et ceux qui appartiennent toujours à ce champ disciplinaire ont pu être enregistrées.

Malgré leur gratitude pour la formation qu’elles reçurent à Bristol, plusieurs étudiantes de Tajfel placèrent ultérieurement les questions de genre au centre de leur travail, tout en étendant la théorie de l’identité sociale au genre d’une manière que Tajfel aurait jugée sans importance (Breakwell, 1979 ; Condor, 1989 ; Skevington & Baker, 1989 ; Williams, 1984). Ces initiatives s’inscrivaient dans un plus large effort visant à reconfigurer la psychologie sociale britannique pour en faire une entreprise plus féministe (Wilkinson, 1986). Skevington (1999) fit remarquer ironiquement, à propos du temps qu’elle passa auprès de Tajfel : « ce que j’ai appris à son contact fut la base de mon féminisme en développement ». Pour beaucoup de celles qui firent l’expérience de l’ethos masculiniste de la psychologie sociale expérimentale à Bristol, le féminisme était une voie à suivre, non pas simplement en termes de politique personnelle, mais en tant que cadre d’une refonte du champ disciplinaire. Ces ambitions ne se limitaient pas au Royaume-Uni, puisqu’à cette époque la psychologie féministe et la psychologie des femmes prirent racine à l’échelle transnationale (Rutherford et al., 2011). Ce n’est que dans le sillage de tels développements que la théorie de l’identité sociale fut étendue, peut-être ironiquement, pour clarifier des résultats expérimentaux ayant pour antécédents le harcèlement sexuel (Maass et al., 2003).

Conjointement, nombre de celles et ceux qui passèrent par le programme de psychologie sociale de Bristol devinrent des critiques virulent·es de l’expérimentation. Les formes de psychologie sociale discursive, qualitative et post-structuraliste qui prirent forme en psychologie à partir de la fin des années 1980, en particulier au Royaume-Uni, adoptèrent le féminisme comme théorie fondatrice plutôt que comme addendum. Il convient de souligner la défense par Wetherell (1998 ; Potter & Wetherell, 1987) de l’analyse discursive et ses travaux influents expliquant le discours par lequel de jeunes hommes britanniques justifièrent leurs exploits hétérosexuels en puisant à la fois dans les exigences immédiates de situations de prise de parole et dans les larges répertoires d’explications genrées qui leur étaient culturellement accessibles. Au cœur du travail de Wetherell se trouve une critique de la manière dont le déséquilibre des pouvoirs qui sous-tend l’expérimentation en psychologie sociale invisibilise la variabilité des récits spontanés de comportements tels que le harcèlement sexuel. Ironiquement, tous les efforts de Tajfel pour initier ces femmes à la psychologie sociale expérimentale menèrent plusieurs d’entre elles à renoncer à ce mode de pratique et à la culture masculiniste qui l’accompagne, afin de lui substituer une forme de psychologie sociale plus réflexive, fondée sur un discours et une éthique féministes (Condor, 1997 ; Potter & Wetherell, 1987).

Conclusion

Depuis les années 1970, les psychologues féministes ont activement cherché à confronter, documenter et perturber la pratique de harcèlement sexuel en présentant ce comportement comme déraisonnable. Malgré tous leurs efforts, le harcèlement sexuel se poursuit apparemment sans relâche dans la société et au sein même de la psychologie (Rosenthal et al., 2016). Longtemps considérés comme l’expression d’idéaux masculinistes, les mouvements fondateurs qui ont fait de l’expérimentation une méthode fondamentale de la psychologie sociale portent les marques d’une inégalité entre les sexes en matière d’empathie ; ces marques continuant à soutenir et à normaliser le harcèlement sexuel dans certaines cultures institutionnelles, y compris celle de la psychologie (voir, Gluckman, 2019). Nous ne disons pas que les expérimentations ont peu de valeur épistémologique de manière générale, mais que le dilemme éthico-épistémologique de l’attribution d’une hyper-réalité aux coordonnées de ces expérimentations s’est fait de manière genrée. Les expérimentations ne sont pas nécessairement des exercices « sans valeur », comme l’illustre leur extension à des sujets tels que le harcèlement sexuel à partir des années 1970. Plutôt que d’abandonner les experimentations, il serait plus approprié de poursuivre le travail féministe afin de produire une plus grande réflexivité sur les similitudes entre les pratiques de recherche, les questions de la recherche et les cultures des chercheur·euses. L’hyper-réalité des expériences exige quasiment des expérimentateurs qu’ils mettent en œuvre des pratiques de recherche concrètes, puis qu’ils éliminent ces circonstances pour généraliser leurs théories (Cherry, 1995). Cela permet non seulement de pratiquer le harcèlement sexuel et de le rendre ensuite insignifiant, mais cela pourrait également créer une structure sociale qui produit d’autres formes de pratiques contraires à l’éthique.

Le développement d’une psychologie sociale plus réflexive semble exiger que l’on s’éloigne des cultures de recherche hiérarchiques telles que celles dirigées par Festinger et Tajfel — des cultures que celles qui les ont vécues ont décrites comme s’apparentant à des agressions. C’est un message dont la psychologie sociale a plus que jamais besoin. Depuis 2011, la psychologie sociale expérimentale est de plus en plus embourbée dans une crise provoquée par la fraude, l’incapacité à reproduire les expériences canoniques, l’effet cumulatif des comptes-rendus a posteriori de résultats expérimentaux surprenants déguisés en prédictions, et l’incapacité à différencier les preuves du paranormal en utilisant la logique standard de la discipline. Dans de nombreux cas, ces problèmes semblent résulter de l’attachement profond des directeurs de recherche à des théories particulières et de leur réticence à prendre en compte les données que des membres plus jeunes de leurs équipes ont produites, en toute bonne foi, et qui seraient susceptibles de falsifier ces théories. L’échec épistémologique actuel de certains paradigmes peut être lié à la fois à l’organisation hiérarchique des laboratoires de psychologie sociale et à l’impossibilité de reproduire parfaitement les spécificités d’une expérience (Collins, 1985).

Dans cet article, nous avons décrit et analysé les multiples vies du harcèlement sexuel au sein de la psychologie sociale : en tant que technique expérimentale, objet de savoir psychologique et comportement adopté par les psychologues. Les ironies révélées dans et à travers ces contextes renforcent notre argument selon lequel le savoir psychologique et les pratiques qui l’accompagnent contribuent à expliquer la présence continue du harcèlement sexuel au sein de la discipline. Comme l’illustrent des recherches expérimentales plus récentes sur le harcèlement sexuel (Maass et al., 2003 ; Woodzicka & LaFrance, 2001), en reprenant les « outils du maître » de la psychologie sociale expérimentale, les féministes n’échappent pas aux dilemmes éthico-épistémologiques de l’expérimentation. Pour faire face à ce dilemme, il faut faire preuve de réflexivité sur la nature partiale de toute science (Haraway, 1997), plutôt que de se méprendre sur le prétendu bienfait social obtenu par le fait de répondre à des questions « universelles » sur les causes et les effets du harcèlement sexuel.

Conflits d’intérêts

Aucun conflit d’intérêt déclaré.

Remerciements

Nous remercions sincèrement Rupert Brown pour les nombreuses conversations productives que nous avons eu au sujet de ce projet et des défis que représente la réalisation d’une histoire récente. Nous lui sommes également reconnaissant·es d’avoir partagé avec nous ses recherches non publiées, y compris des preuves et des analyses supplémentaires sur la culture de Bristol dont nous discutons ici.

Droits de reproduction

Young, J. L., & Hegarty, P. (2019). Reasonable men: Sexual harassment and norms of conduct in social psychology. Feminism & Psychology29(4), 453-474. © Sage Publications, Inc. Le comité éditorial remercie les auteur·ices pour avoir donné l’autorisation de traduire leur article. Il remercie également l’éditeur pour avoir cédé gratuitement les droits de reproduction.

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Notes

1 West (2010) s’est activement battue contre ce harcèlement sexuel et a intenté avec succès un procès à l'université. Retour au texte

2 En plus des entretiens menés avec le couple Brown et Breakwell, d'autres personnes ont été interviewées ; notamment Michael Billig, Rupert Brown, Susan Condor, J. Richard Eisner, Colin Fraser, Suzanne Skevington et Margaret Wetherell. Pour certains entretiens, les copies des formulaires de consentement pour certains entretiens n'ont pas été retrouvées dans les archives (et ont probablement été égarées lors du transfert du matériel de la BPS à la Wellcome Library). Dans ces cas, les personnes interrogées (c'est-à-dire Billig, R. Brown et Wetherell) ont été contactées directement pour obtenir l'autorisation de puiser dans leurs entretiens. Nous les remercions d'avoir accepté notre demande. Retour au texte

3 Billig précise aujourd'hui qu'il était présent à Bristol en tant qu'étudiant de troisième cycle et chercheur de 1969 à 1973 et que le climat a probablement évolué avec l'arrivée ultérieure d'un certain nombre de femmes (Billig, communication personnelle, 7 mai 2019). Retour au texte

4 Cet incident est décrit plus en détail dans la biographie de Tajfel écrite par Rupert Brown (2019). Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Jacy L Young et Peter Hegarty, « Des hommes raisonnables : harcèlement sexuel et normes de conduite en psychologie sociale », Psychologies, Genre et Société [En ligne], 2 | 2024, mis en ligne le 20 mai 2024, consulté le 23 juillet 2024. URL : https://www.psygenresociete.org/315

Auteur·ices

Jacy L Young

Jacy L. Young est membre permanente de la faculté de Quest University Canada. Psychologue féministe critique et historienne de la psychologie, son travail explore les méthodes et les pratiques des sciences humaines.

Peter Hegarty

Peter Hegarty est professeur de psychologie à l’université de Surrey, où il dirige le groupe de recherche sur les émotions sociales et l’égalité dans la recherche (www.surrey.ac.uk/seer) et le programme d’enseignement intitulé Conceptual and Historical issues in Psychology (CHIP). Il est l’auteur de Gentlemen’s disagreement: Alfred Kinsey, Lewis Terman and the Sexual Politics of Smart Men (Chicago, 2013) et A Recent History of Lesbian and Gay Psychology: From Homophobia to LGBT (Routledge, 2017).

Traduction

Nadir Khanfour

Droits d’auteur·ices

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